LE GLAIVE PAR LE GLAIVE
Allégorie brutale et bruyante pour dénoncer la décadence d’un monde qui n’aime plus ses enfants, « l’Enfant sans nom » dresse, sur la trame du mythe d’Œdipe, un tableau d’une rare puissance.
Radical. Et sans concession.
Dès son entrée dans la salle, le spectateur est saisi par le monde agressif, furieux et sale dans lequel on le plonge. Une fille débrayée s’agite sur des rythmes entêtants, dans une danse
éperdue. Au milieu de la scène, un trône fantoche, cuvette de WC taguée. Et partout autour, des gens amorphes, comme vidés de toute vie. Personnages vidés de tout sens, dans un monde de
dépravation, brutal et abrutissant. Peu à peu se dessine l’histoire d’Œdipe, prince boiteux abandonné à la mort. Enfant sans mère ni père, qui survivra. Malgré l’abandon, malgré les moqueries.
Malgré la différence. Enfant qui survivra dans l’homme devenu.
Et le mythe franchit les âges. De – 406 à 2007. De Sophocle à Durif. Un Œdipe pluriel tue son père, commet l’inceste et porte la souillure. Mais qui porte la faute ? Le bras de « l’enfant sans
nom » est-il responsable de l’acte qu’il commet ? Ne sont-ce pas les dieux, dieux modernes de nos sociétés du paraître et du vendre, qui ont armé son bras et l’ont poussé au bord du gouffre ?
Le discours, comme la mise en scène et les décors, est sans concession. Impossible d’échapper à ce tourbillon de folie qui entraine les personnages dans une spirale infernale. Les comédiens
semblent imbibés de leur rôle, dégoulinant sur scène de désespérance, de haine et de vide. Parfois, une heureuse respiration vient alléger l’ensemble. Mise en abyme, légère et souvent drôle, qui
permet de rappeler que l’on est bien là au théâtre. Qu’il ne faut pas gratter bien loin sous le noir propos pour atteindre l’espoir. Qu’il suffit juste de le vouloir.
A n’en pas douter, nous ne sommes pas ici dans une démarche esthétique. Encore moins consensuelle. Le travail s’apparente à une prise de position politique. Qui ne se limite pas à la parole, mais
met en œuvre ses propres convictions. La création, bien jouée, violemment mise en scène et esthétiquement abrupte, n’est pas faite pour être belle. Elle est définitivement dans un autre registre.
Celui de l’engagement, de la parole et du partage. Un théâtre tourné vers l’avenir. Un avenir que la compagnie « Création Ephémère » construit plus généreux.
Karine PROST
www.ruedutheatre.info
L’Enfant sans nom, d’Eugène DURIF (d’après Œdipe Roi, de Sophocle)
Mise en scène de Philippe Flahaut
Théâtre de l’Alizée, à 21h50.
Crédit photo © Michael Bause
Parole de lecteur