NEKROSIUS OU LES FORCES DE LA NATURE
Le Teatro Valle est un magnifique théâtre à l’italienne, caché dans une des ruelles pavées du centre de la Rome renaissante. Théâtre à la programmation inégale, il reçoit cette année quelques
vedettes : Peter Brook, Roméo Castellucci (avec Hey Girl ! en mai, soit deux ans après la création au Théâtre de l’Odéon, et presque un an après la reprise
à Avignon…), et
Eimuntas Nekrosius, metteur en scène lituanien fêté comme un héros en Italie, venu à Rome avec dans ses bagages : une trilogie Shakespearienne,
Othello, Hamlet et
Macbeth, et pour la première fois en Italie, sa version de
La Cerisaie, la pièce de Tchekhov, créée à Moscou en 2003/2004.
Si Nekrosius est relativement peu connu en France, il faut savoir que c’est le metteur en scène que citent tous les Italiens qui aiment le théâtre, lorsqu’on les presse de répondre à la question
: c’est quoi le plus beau spectacle de ces dernières années ? Ils étaient trop nombreux à avoir donné la même réponse, on s’étonnait de n’avoir jamais vu le lithuanien à Paris (qui sait
généralement capter - dévorer les talents), autant de raisons de se presser au Valle, où l’on avait hâte de découvrir le travail de ce metteur en scène.
… par un metteur en scène lithuanien : Nekrosius.
Eimuntas Nekrosius est né en 1952 en Lithuanie, à Raisenai, un faubourg de Vilnius. Il dirige actuellement le Théâtre Meno Fortas (La force de l’art), fondé en janvier 1998, qui abrite la troupe
permanente au centre de ses projets théâtraux. En 1989, il a participé pour la première fois au festival de Parme avec Oncle Vania ; le coup de foudre avec la scène italienne fut immédiat et
définitif. Il y est régulièrement salué comme un des grands maîtres de la mise en scène. Contrairement aux versions françaises, ses mises en scènes des pièces d’Anton Tchechov ne sont pas du tout
teintées de cette mélancolie blanche et bourgeoise (costume en lin blanc) à laquelle nous sommes habitués, sa version de La Cerisaie est plus rugueuse, plus violente, (plus russe) : il se promène
dans le texte, l’étire (durée du spectacle : 4h30, quatre actes d’une heure et trois entractes de dix minutes), le tord, invente des scènes muettes, burlesques voire grotesques, entre les
répliques, le déréalise (on est toujours au bord du rêve). Bref, sous son impulsion, et il s’agit d’une conjonction de forces incroyables (musique, acteurs, espace), la scène se transforme en
espace mental.
Pourquoi Nekrosius n’est-il pas invité en France ?
Au final, sa version de La Cerisaie est portée par d’excellents acteurs qui poussent à son paroxysme les fameux changements d’humeur de Tchechov, passant du rire aux larmes, de la douceur à la
violence, et se jettent littéralement sur chaque réplique, ou sur chaque action, comme des affamés. La musique est omniprésente, ici des échantillons retravaillés de la troisième symphonie de
Malher (Frère Jacques en mode mineur) qui viennent rythmer chaque scène, de façon obsédante et répétitive. C’est comme si le metteur en scène saturait la représentation pour la faire dérailler.
Tchechov devient sous son poids une sorte de désespoir saturé de vies (comme né de trop d’espoirs).
La pièce semble vouloir ne jamais finir, les personnages ne jamais cesser de parler, de se débattre dans la débâcle annoncée, la vente de la Cerisaie, et les acteurs ne jamais cesser de jouer, le
voyage est épuisant, mais le public est unanime pour saluer très, très chaleureusement la performance scénique des acteurs. Reste une question irrésolue : pourquoi diable Eimuntas Nekrosius
n’est-il pas (davantage) invité en France ?
Matthieu MÉVEL (Rome)
Parole de lecteur