« La caractéristique principale de mon âme c'est l'impatience. Je me rappelle que toute ma vie, j'ai souffert d'une préoccupation qui m'a empêché de vivre et cette préoccupation c'était
principalement qu'il fallait faire quelque chose et qu'alors je pourrais vivre en paix... parfois je m'imaginais que ce "quelque chose"
était un roman à écrire... mais en fait ce quelque
chose d'important qu'il me fallait surmonter pour pouvoir vivre en paix, c'était la vie elle même. Ainsi tout peut se résumer à ce paradoxe que le plus difficile dans la vie, c'est la vie
elle-même... » Iouri Olécha (Pas un jour sans ligne – Le livre des adieux – L'Envie – Editions du Rocher 2006).
“Le Mendiant et la mort de Zand”, ce titre singulier, énigmatique, un peu inquiétant, est celui d'un texte inachevé, qui n'avait encore jamais été mis en scène. Ecrit principalement à la fin des
années 20 par Iouri Olécha (1899-1960), auteur d'origine polonaise ayant passé toute sa vie en Russie, pratiquement inconnu en France, Bernard Sobel nous le fait surgir à la lumière à travers
cette création inédite, présentée pour la première fois au Théâtre National de Strasbourg en octobre 2007.
Bernard Dort explique que “la curiosité de Sobel va aux oeuvres qui ne semblent pas tout à fait accomplies, qui portent sur elles les traces de leur élaboration” (L'art légitime de Bernard Sobel,
Ed. Actes Sud). C'est probablement parce que ce metteur en scène, figure mythique du Théâtre de Gennevillers pendant 40 ans, se perçoit lui même ainsi… Olécha écrivait sans cesse, par fragments.
Et cette histoire n'est donc pas facile à raconter.
Modeste Zand, le héros, est un écrivain qui doit se démultiplier, comme dans “Six personnages en quête d'auteur” de Luigi Pirandello, pour essayer d'écrire, sans y parvenir vraiment. L'écriture
constitue toujours une exposition, qui met son auteur en danger. Mais pouvait-il y avoir vraiment une place pour les créateurs en Union soviétique ? Bernard Sobel estime qu'Olécha était “un poète
à l'état pur”, puisqu'il n'a jamais rien cédé. Il avait connu la gloire littéraire, très tôt, dans l'URSS du milieu des années 20, avant d'être interdit de publication en 1936, après avoir
exprimé ses doutes devant le congrès des écrivains en 1934, puis se taire et sombrer dans l'alcoolisme. Il exprime un malaise existentiel, celui de vivre dans ce nouveau monde soviétique.
L'enfance de Zand, comme celle d'Olécha, s'était déroulée dans l'ancien monde d'avant la Révolution de 1917. Et il se sent l'héritier de cette culture russe, dont le souffle demeure si présent
dans ses écrits. Mais il s'est aussi révolté contre ce monde, il a cru en cette Révolution. Et il se perçoit finalement comme suspendu entre deux mondes, à la recherche d'une place qu'il ne
parvient pas à trouver. Cette détresse personnelle apparaît à tous les niveaux de la pièce, mais aussi l'espoir en ses propres forces, son utilité d'artiste, et une distance jubilatoire qui lui
permet avec humour de se moquer de lui même.
Chaos existentiel
Il serait cependant inexact de croire que cette pièce porte essentiellement sur la vie soviétique. Ce poème dramaturgique d'Olécha tire ses racines du tréfond de la littérature russe, et recèle
aussi de puissants éléments intemporels d'universalité. Bernard Sobel estime qu'il nous aide ainsi à penser (panser ?) nos déchirures. Iouri Olécha se pose expressément la question de l'objectif
politique du changement de l'être humain : “j'ai vu que la révolution n'avait absolument pas changé les hommes” écrit-il. Ceci ne révèle-t-il pas quelque chose de plus profond, d'inhérent à
la condition humaine, que Bernard Sobel cherche à nous montrer à travers sa mise en scène?
Ce qui apparaît avec force, c'est qu'il exprime et organise ce chaos existentiel à partir du décor. Un décor architectural très particulier, abstrait, complexe, insaisissable, sur deux niveaux,
recelant une multiplicité d'espaces, que l'on ne parvient d'ailleurs pas à compter vraiment, mélange de géométrie cubique en couleurs et de confusion. L'on pourrait dire que cette organisation
très structurée, comme un clin d'oeil aux rêves des penseurs de la Révolution, mais marquée par la philosophie déconstructiviste, déstructure paradoxalement la micro société qu'il nous présente
en profondeur. L'individu s'y retrouve perdu, avec une seule réalité indépassable, celle de la fuite du temps. Les affiches suspendues à la gloire du socialisme au dessus des acteurs demeurent
figées, mais sur la scène le plateau tourne sur son disque, par intermittence. Et à travers ce mouvement, les spectateurs perçoivent ainsi sans cesse un effacement des histoires de vie et du
temps qui passe. Juste avant l'entracte, presqu’avant la fin, ils découvrent ces mots projetés sur le voile du rideau : « Si tu aimes sans retour, si ton amour ne provoque pas d'amour chez
l'autre et si, à travers les manifestations de ta vie, en tant qu'homme aimant, tu ne peux devenir homme aimé, alors ton amour est impuissant et il est un malheur... », avant de lire, étonnés, la
signature de l'auteur : Karl Marx (extrait des manuscrits de 1844).
Une mise en scène profonde, un jeu d'acteurs irréprochable et une expérience théâtrale à recommander !
Parole de lecteur