Installés dans un bunker, une trentaine de spectateurs assistent à l’enfer des familles en proie à l’inceste, à la pédophilie, à l’alcoolisme, aux pressions sociétales, aux dérives mentales, au
sadisme érigé en morale. Un moment fort, rendu plus palpable encore grâce à l’intimité scène-salle.
Écrit par l’autrichien Werner Schwab (1958-1993), mis en scène en italien par Marco Martinelli, « Sterminio (Extermination du peuple) », ne s’embarrasse guère des conventions. La faune humaine
qui grouille au sein d’un immeuble est une caricature sociétale qui va au-delà de l’expressionnisme. Elle est à la fois satirique, monstrueuse, apocalyptique, hallucinante.
À l’entresol, la mère Ver et son fils, peintre ivrogne au pied bot. Ils exsudent leur haine réciproque en un amour criminel. Au-dessus, fermente la famille Kovacic, immigrés parvenus qui se
veulent plus autochtones que les autres, intégrés dans la consommation à tout crin et dont les filles sont des teignes provocatrices. Enfin, au sommet, la Pestefeu, aristocrate déchue, autocrate
méprisante à tendances sadiques, profitera de son anniversaire pour massacrer ses voisins.
Une mise en scène d’ambiances contrastées
Martinelli a réalisé une mise en scène d’atmosphères. La pénombre du début et celle de la séquence du massacre permettent des effets de lampes de poche susceptibles de modifier l’aspect des
corps. Le visible en devient difforme et l’à peine visible stimule l’imaginaire du côté d’une fabuleuse hideur et d’un érotisme boueux.
Le contraste avec l’éclat coloré de l’endroit où les Kovacic étalent leur suffisance polychrome frappe le public de plein fouet. Veulerie et hypocrisie s’incarnent en parents tandis que cruauté
et fourberie se clonent en adolescentes vicieuses. Quant au sadisme de Pestefeu, il se déchaîne en une séquence onirique hallucinée. Le tout ainsi brassé tient de Lautréamont, de Sade et de
Gombrowicz, cocktail de démesure, d’humour décalé, de lyrisme pastiché, de valeurs réduites en purée.
Le jeu très physique des interprètes est dense. Tout se trouve dans les corps, leurs mouvements, leurs déplacements. Les voix agissent comme des mélopées. Et peu importe si on ne comprend pas la
langue, si le surtitrage est plutôt rapide en sa prolixité. La puissance charnelle des présences, l’étrangeté des éléments de décor, les contrastes des éclairages en disent davantage que les
mots.
Michel VOITURIER (Lille)
Scènes étrangères : Le Garage Théâtre de l’Oiseau-Mouche à Roubaix du 30 novembre au 5 décembre.
Sterminio (Extermination du peuple)
Texte : Werner Schwab (éd. L’Arche, 1998)
Mise en scène : Marco Martinelli
Distribution : Alessandro Argani, Paola Bigatto, Cinzia Dezi, Michela Marangoni, Ermanna Montanari, Laura Redaelli
Scénographie : Enrico Isola, Vincent Longuemare
Lumières : Vincent Longuemare
Costumes : Vincent Longuemare, Ermanna Montanari
Son : Franco Masotti
Production : Ravenna Teatro (via di Roma 39, Ravenna [I])
Photo © Ravenna Teatro
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