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Festival d'Avignon

16 janvier 2008 3 16 /01 /janvier /2008 19:29
LA CONFUSION DU MONDE

En 2000, Rodrigo Garcia écrivit un premier monologue sur Borges. Il récidiva en 2003 par un texte sur Goya. Les Solitaires intempestifs rassemblèrent ces deux ouvrages que la compagnie Akté choisit de confronter dans une compétition théâtrale échevelée qui laisse le spectateur pantois et même un tantinet perplexe.


Rodrigo Garcia a tenté cet audacieux pari : convoquer deux gloires passées de la littérature et de la peinture pour nous parler d’aujourd’hui. L’idée peut paraître saugrenue, elle souligne pourtant une incohérence autrement scandaleuse, celle de notre monde, devenu ce grand fatras d’idéaux dévoyés, de violences multiformes et de désirs attisés par des roublardises mercantiles.

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Comme une métaphore de cette tragique confusion, le héros de Goya hésite entre offrir à ses enfants un séjour à Disneyland Paris et une visite au Musée du Prado. Dilemme conventionnel, pense-t-on, de prime abord. Mais les choses se compliquent lorsque l’on comprend que cette visite dans le musée madrilène se fera par effraction, à minuit, et en emportant une bouteille de Macallam et un bon stock de coke. Belle inversion des codes moraux. La quête de l’art et de la beauté devient le fait de marginaux douteux, tandis que les honnêtes gens se vautrent dans la vulgarité du célèbre parc d’attractions. « On nous apprend à respecter ce qui ne mérite pas le respect », note Garcia. En contrepoint de ce paradoxe, se joue la fable d’un admirateur de Borges, cet écrivain aveugle, au propre comme au figuré. En effet, le récit revient sur ces années soixante-dix où le grand auteur sud-américain choisit d’ignorer les crimes des tortionnaires et les cris des suppliciés dans une Argentine livrée aux pires exactions d’une effroyable dictature militaire.

Ainsi, se complètent les propos de ce double monologue. Notre société de marchandisation généralisée ne cesse de nous avilir, mais les plus nobles activités de l’esprit peuvent s’épanouir dans une totale indifférence pour la barbarie régnante. Ceci qui ne saurait tout expliquer, car Rodrigo Garcia n’est pas un idéologue. On ne peut réduire son œuvre à un message de portée plus ou moins politique, voire sociologique. Et, cette fois, il faut adhérer à une écriture qui fait la part belle à l’invective, à la grossièreté et à un certain dépenaillé post-moderne, bien dans l’air du temps. Une esthétique qui peut irriter par son exhibitionnisme complaisant et ses provocations plutôt convenues. À l’inverse, et ce fut le cas pour l’équipe d’Akté qui choisit de monter ce texte, on peut voir dans ce déchaînement verbal, cette parole éruptive, ces pensées qui se carambolent allègrement, un formidable déferlement poétique.

Une entreprise rondement menée


On l’a dit, l’équipe d’Akté, visiblement, aime ce texte. Elle le sert avec une fougue étonnante et un foisonnement de moyens qui met au service du spectacle les diverses ressources d’arts et de techniques variés. Il y a d’abord le choix de jouer en espagnol le monologue sur Goya et en français celui sur Borges, créant ainsi une sorte de balance sonore, de frottement linguistique entre la langue de Molière et celle de Cervantès. Ensuite, la représentation ne néglige ni un fond musical très prégnant, ni des bruitages efficaces, ni l’utilisation de vidéos projetées sur une structure murale et qui soutiennent, détournent, contournent ou contredisent les assertions des personnages, balancées au public comme d’insolents apophtegmes.

Mais on n’aurait rien dit du jeu des deux acteurs si l’on n’évoquait la magnifique prestation corporelle à laquelle ils se livrent dans une époustouflante performance gymnique, une chorégraphie endiablée. Ici, le comédien se doit d’exercer tous les talents et même se voit contraint de devenir un homme à tout faire, en devenant son propre régisseur. En effet, c’est lui qui, depuis le plateau, déclenche les surtitres, éclaire ou éteint la salle, devient véritablement un deus ex machina qui gère en direct le son, la lumière et l’image. Cela donne à la représentation une sorte d’intrépidité et permet une interaction entre les deux protagonistes, transformant l’alternance de ces monologues en véritable dialogue. Tout semble ici se réaliser dans une sorte d’urgence à dire, à agir, à vivre dans l’instant, « car faire quelque chose, c’est le contraire de le planifier ». Et planifier on s’en doute ne sert à rien, car la vie, comme l’histoire un peu brute qui nous est racontée ici dans un désordre absolu, n’est finalement qu’une succession d’instants.

Au théâtre écrivit Giraudoux, dans L’Impromptu de Paris, « il ne faut pas chercher à comprendre ». On ne peut que répéter ce précieux conseil aux spectateurs de ce Borges vs Goya dont la signification reste ouverte ou peut surprendre mais dont on ne saurait nier la forte théâtralité.

Yoland SIMON (Le Havre)

Borges Vs Goya
de Rodrigo Garcia
compagnie Akte

Mise en scène : Arnaud Troalic
Interprétation : Julien Flament, Arnaud Troalic
Collaboration artistique : Anne-Sophie Pauchet
Scénographie : Pascale Mandonnet, madame Twill
Construction et réalisation : Joël Cornet, Evelyne Villaime
Vidéo Vincent Bosc
Dramaturgie : Florence Gamblin
Création sonore : Étienne Cupens
Lumière : Philippe Ferbourg

Le Volcan, scène nationale du Havre, 10, 11 et 12 octobre
Dieppe Scène nationale, 16 octobre
Théâtre des Bains-Douches, le Havre, 11,12,13, 14 décembre
L’Éclat, Pont-Audemer, 29 mars 2008

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Published by Yoland SIMON - dans En Région 2007-08
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