LE THÉÂTRE COMME UNE PRISON EXISTENTIELLE
Seul dans le noir sur le plateau du théâtre, figé par une poursuite qui n'éclaire tout d'abord que ses yeux, comme le piège conçu par une monstrueuse araignée, un homme se débat, tel un pantin
dont une voix off de femme tiendrait les fils. Il n'est pas un personnage de théâtre emblématique ou même un peu connu : c'est un simple électricien venu pour changer les ampoules
!... Monsieur Tout le monde donc ou encore chacun de nous en... impuissance.
Marc Apoulfer – c'est son nom – est en somme le petit cousin du Joseph K du
Procès de Kafka. Comme Adam dans le Jardin d'Eden, après avoir mangé le fruit défendu de la connaissance et
qui croit entendre la voix de Dieu lui reprochant d'avoir fait usage de la fausse liberté qu'il lui avait pourtant accordée, il est agressé, poursuivi, manipulé par un personnage off
dont nous n'entendons nous aussi que la voix. Cette voix off ne se contente pas de lui intimer des ordres, elle lui fait subir aussi, sans répit, des tortures physiques et
mentales, tel un montreur de marionnettes sadique...
Notre « héros » n'est jamais, ou si peu que ce soit, libre de ses mouvements et de ses attitudes. Il lui arrive parfois de prendre des poses qui peuvent évoquer certains
tableaux de peintres médiévaux comme par exemple une crucifixion. Il lui arrive aussi - enfin et heureusement ! - d'esquisser des gestes et paroles de révolte totale contre cette
mystérieuse voix off qui est à la fois son geôlier et son bourreau...
Perfectible mais prometteur
Stéphane Roux est l'auteur et le metteur en scène de ce spectacle – ou plutôt antispectacle – que présente sa compagnie avignonnaise « Un peu de poésie ». L'idée de
départ en était très intéressante. Le résultat ici présenté l'est aussi. Avec quelques réserves toutefois... On pourra regretter la présence excessive, envahissante, de cette fameuse « voix
off », comme si le vrai « spectacle » se tenait hors du plateau de théâtre. Ou encore l'utilisation excessive et un peu facile des projections vidéo évoquant toute une série de
catastrophes dont l'humanité est parfois à l'origine, mais pas toujours...
Faut-il mettre ces quelques scories au passif d'une élaboration et d'un montage trop rapides ? Quoiqu'il en soit, on aimera revoir cette « Voix Off », perfectible mais
prometteuse, après que son auteur et metteur en scène aura su lui apporter les modifications qu'elle appelle...
A l'actif du spectacle, il faut souligner particulièrement la performance – physique, notamment – du comédien Jean-Marie Meylan dont le magnifique tonus permet de conférer à son
personnage cette désespérée force de révolte, cette nécessaire dynamique de combat contre un sort rien moins qu'enviable et à l'origine de toutes les tragédies.
Henri LÉPINE (Avignon)
« Voix Off », Cie « Un Peu de Poésie », Auteur et metteur en scène : Stéphane Roux, Assistante metteur en scène : Kali, Interprète : Jean-Marie Meylan, Voix : Magali Dumont,
Arrangement voix : Benoît Pouzol, Graphisme : Osaki. Fest'hiver n° 3 des Scènes d'Avignon et Cies.
Théâtre des Carmes, jeudi 17 et samedi 19 janvier 2008.
Parole de lecteur