DÉPECEUSE OU JOURNALISTE ?
Le théâtre "Le Public" offre différents formats de spectacles. De l'intime à la grosse production. Quoi de plus intime que cette recherche de la personnalité d'une star, de "celle qui fut" une
grande artiste, par une jeune journaliste impertinente… Quoi de plus spectaculaire aussi que la vie d'une star ?
La définition de Desproges, mise en exergue, souligne bien le paradoxe :
"vedette : personne qui travaille dur toute sa vie pour être connue, et qui porte ensuite de grosses lunettes noires
pour ne pas être reconnue". Il n'y a pas que les journalistes d'investigation à se faire traiter de "fouille merde". Fouiner, creuser quand "le terrain" est une personne humaine est-ce
encore acceptable ? Supportable ? Surtout quand on est occupée, comme Gloria, ex-star, à faire son grand retour après quinze années de passage à vide ?
Le spectacle créé en version café théâtre à "La Samaritaine", en 2006 s'est enrichi d'apports techniques et est devenu encore plus actuel en 2008 alors qu'on assiste à la tournée dite "des
idoles", en France (1) et que partout ailleurs, des papys et des mammys réinvestissent les scènes avec plus ou moins de bonheur…
"T'appartenir" comme "T'aimer follement" (2)
Titre de la pièce mais titre aussi, d'un des premiers et gros succès de la vedette du showbiz Gloria, lié au souvenir d'un amour-Pygmalion inoubliable…
"T'appartenir" ? On jurerait
un authentique tube des années yé-yé et Gloria, c'est un condensé de Rika Zaraï, Petula Clark, Michèle Torr et autres "pipeules", avec leurs (pseudo auto-) biographies envahissantes : un
personnage composite mais plus vrai que vrai, grâce à la composition, magistrale et mesurée à la fois, qu'en fait Martine Willequet.
Dans un tout autre registre, Stéphanie Blanchoud est Alex, la jeune biographe sur commande, renfrognée, allant vers Gloria avec des pieds de plomb. Toutes deux sont d'une justesse de jeu
imparable. Mais l'enquêteuse Alex n'est peut être pas si détachée qu'elle veut bien le dire et l'on verra que sont abordés, aussi, les rapports intergénérationnels, et plus, peut-être, quand
l'enquête se fait quête personnelle pour Alex…
Une des questions essentielles que se sont posés les auteurs, au-delà du décorticage des mécanismes de la célébrité, est : "que reste-t-il de l'humain qui a tant poussé son ego, que recouvrent
les strass-et-paillettes ?". Hors champ, tous spots éteints, chercher la petite flamme de la personne dans un échange vrai : une mission difficile pour les deux protagonistes, décrite finement et
par petites touches par Stéphanie Blanchoud (chanteuse elle-même par ailleurs) dans un quatre mains avec Claude Enuset, qui en assure également la mise en scène.
Cela donne une espèce d'osmose littéraire très réussie où les intéressés eux-mêmes ne savent plus qui a écrit quoi. Il est indéniable pourtant que la jeunesse et la féminité de l'une s'est
enrichie de l'expérience au masculin et de la maturité de l'autre, avec des "référents culturels" bien différents. Et l'on peut y joindre le talent musical de Martine Kivits et Jean-Luc
Fafchamps, bien connus des amateurs de bonne chanson française, qui se sont beaucoup amusés à s'inspirer des "standards" d'une époque qui laisse encore chez d'aucuns une certaine nostalgie
(1 !). On sourit, on est secoué de bonnes vibrations, entre ironie et pathétique, comme par l'une de ces "chansons éternelles" qui parle essentiellement aux émotions… Alors qu'on aurait pu
craindre voir exploité le côté extérieur des personnages, grâce à une cohésion idéale texte-réalisation, il n'en est rien, et on ne reste pas indifférent aux états d'âme de la pauvre petite star
riche Gloria comme aux fissures d'Alex, la jeune louve trop solitaire.
.
Suzane VANINA (Bruxelles)
1) les tournées (avec une croisière) "Age Tendre et Têtes de bois" de 30 vedettes 60-70, sillonnent la France depuis 2006 jusque 2009 encore…
2) amusant de savoir que "T'aimer follement" est, en 1960, le premier single de Johnny Hallyday
Texte : Stéphanie Blanchoud et Claude Enuset
Mise en scène et scénographie : Claude Enuset assisté de Céline De Bo
Lumière : Alain Collet
Décor sonore : Laurent Beumier / Musique Martine Kivits et arrangements de Jean-Luc Fafchamps
Interprétation :Stéphanie Blanchoud, Martine Willequet
Production : Cie Dézir/Théâtre Contregriffe
Du 19.02 au 29.03.2008, 20 h 30, au Théâtre Le Public –Tél : 0800/944.44 – www.theatrelepublic.be
Crédits photos © Cassandre Sturbois
Parole de lecteur