DERNIÈRES GORGÉES DE MONDE
Comment dire une société qui dérape, une civilisation en proie au malaise et à la peur...? Matéï Visniec, auteur contemporain d'origine roumaine, semble être l'auteur qu'il faut. Et c'est lui que
la Compagnie de l'Iris a choisi de mettre en scène, avec ce qu'il faut de justesse et d'humour.
Durant les premières minutes, on se dit que ce spectacle, sous-titré « comédie sur la fin du monde », ne sera peut-être pas aussi noir que prévu, que l'Apocalypse semble loin, bien loin des
personnages que l'on découvre. On assiste en effet à une succession de saynètes légères - en apparence - et rythmées par différentes musiques ou jeux sonores. Un paparazzi perché sur un mur
semble tout absorbé par l'observation d'une célébrité en petite tenue, deux tueurs égarés demandent leur chemin à la tenancière d'un bar qui semble avoir d'autres chats à fouetter... et l'on en
rit ! Cette absurdité, ces dialogues de sourds, tout cela nous plaît.
Une spirale désespérée
Et puis petit à petit, de manière souterraine, l'atmosphère s'appesantit, on rit plus difficilement. Ou plus jaune. Car les personnages, oppressés par une implosion solaire menaçant la Terre de
s'éteindre à jamais, se livrent de plus en plus à nous. Angoissés face à la mort, la solitude, la peur de l'abandon, pris dans des délires tous azimuts, les multiples protagonistes de Paparazzi
nous entraînent dans une spirale infernale qui mène vers l'inconnu. Même si le choix est intéressant de présenter cette pièce comme un enchaînement de flashs, de bribes d'une vie sur le fil, on
peut regretter cependant que les transitions entre les scènes se fassent automatiquement dans le noir. Le changement d'éclairage brutal venant quelquefois couper court au prolongement d'une
émotion... Peut-être ce tourbillon de scènes enchâssées aurait-il pu en outre prendre davantage de vitesse, le rythme aurait pu encore s'accélérer afin de nous laisser dans un plus grand
suspens à la fin de la pièce. Toujours est-il que l'on reste dans l'incertitude la plus totale. On quitte les personnages sans savoir si oui ou non l'Apocalypse est arrivée... et le mot de «
comédie » nous semble désormais difficile à employer.
Les quatre comédiens virevoltent d'un rôle à l'autre, d'une errance à une autre. Ils passent avec aisance du paparazzi borné à l'aveugle (dont on n’entend d'abord que la voix téléphonique), de la
coquette désemparée devant l'arrêt des trains, au clochard que plus rien n'atteint et qui clame « s'il vous plaît, ne me donnez rien ! ». Une si grande palette de rôles à imaginer... pour une si
petite brochette d'acteurs... le défi était risqué. Mais cela fonctionne. Parce que face à la Fin qui gronde, tous sont sur un même pied d'égalité. Et alors cela n'a plus d'importance que parfois
on ne sache plus qui est qui... Si par exemple le savant (qui prédit la fin du monde) a le même visage que le flûtiste (obsédé par sa vie prénatale), cela participe d'autant à renforcer
l'absurdité de la situation. Physiques, caractères et destins s'entremêlent dans un monde face au néant qui avance à grands pas.
Mais autre chose les noie dans cet abîme, les fragilise : le décor. Ils sont perdus dans un espace froid et peu esthétique (petit bémol à noter tout de même...), structuré par d'imposants blocs
modulables aux accents futuristes, rayés de gris et de jaune. Ainsi le muret peut se transformer en bar, en canapé, d'autres blocs deviennent cabine téléphonique ou mur de guet. Mais plus la Fin
approche, plus ces décors semblent fragiles, susceptibles de s'écrouler à tout moment, comme s'ils dévoilaient soudain leur aspect « carton-pâte ». De cette rupture avec l'illusion théâtrale naît
alors le vrai sentiment de l'éphémère. Ephémère de chaque vie sur scène, mais éphémère également de la représentation elle-même. Face à cette mort annoncée, le spectateur est impuissant,
totalement, puisque les comédiens n'interagissent pas avec lui. Chacun de leur regard hors scène exclut le public, qui devient le voyeur passif d'une histoire d'autant plus terrible.
Une réflexion sur l'image
Car l'un des enjeux majeurs de cette pièce vise sans doute à faire réfléchir sur le rôle de l'image, de l'apparence et des médias, qui corrompent nos sociétés. Ici la télévision
semble être la seule source d'informations capable de renseigner sur la catastrophe, les projections vidéo occupent tout l'espace de la scène, dévorent les corps, se superposent au décor. De plus
certaines scènes sont ponctuées de messages sonores sommant « d' affronter la catastrophe avec dignité », comme si l'image était l'ultime chose à conserver jusqu'à la fin. D'où la naissance de
situations absurdes comme celle où un restaurateur tient absolument à ce qu'on lui paye l'addition, pour sauver l'image de son métier, alors que tout le monde sait que la mort est sur le pas de
la porte. Mais ce décalage-là, entre la volonté de conserver des règles et la folie qui grignote petit à petit les caractères, génère des situations que les comédiens de la Compagnie de l'Iris
amènent avec beaucoup de sensibilité et de justesse.
Béatrice Avoine, Philippe Clément, Hervé Daguin et Didier Vidal, « comédiens chercheurs » comme ils se nomment, ont trouvé ici, outre une incroyable richesse de jeu(x), une manière simple et
plutôt réussie de donner sens et sensibilité au très beau texte de Matéï Visniec.
Marine VIENNET (Lyon)
Paparazzi, de Matéï Visniec
Mis en scène par Caroline Boisson
Avec Béatrice Avoine, Philippe Clément, Hervé Daguin et Didier Vidal
Décors : Elisabeth Clément et Etienne Leplongeon
Lumières : Etienne Leplongeon
Son : Jean-Philippe Rabilloud
Costumes : Eric Chambon
Du 7 au 22 mars 2008
Théâtre de l'Iris, 331 rue Francis de Pressensé 69100 Villeurbanne
Tél : 0478688649 site : www.theatredeliris.fr
Photo : © Philippe Schuller
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