LA MONTÉE EN PUISSANCE D’HITLER
A travers les agissements du gangster américain Arturo Ui, Bertolt Brecht dépeint avec clairvoyance l’arrivée au pouvoir d’Hitler et l’installation d’un régime de terreur. Dans une mise en scène
d’Heiner Müller, l’acteur Martin Wuttke met l’accent sur la grossièreté, l’opiniâtreté et la dangerosité du personnage. Drôle et glaçant.
La représentation commence dehors, au pied du Berliner Ensemble. Des hauts-parleurs postés sur le toit du théâtre aboient un discours nazi. Une fois à l'intérieur, deux têtes de buffles aux yeux
rouges et inquiétants surveillent depuis leur balcon les spectateurs qui s'installent. Le rideau – une porte en tôle ondulée - se lève. Chicago, années 30. La crise économique ronge la ville. Les
producteurs de choux-fleurs ne parviennent plus à écouler leur marchandise. Ils font appel à un gangster, qui use de la violence et du chantage pour obliger les détaillants à acheter des légumes.
Ainsi commence « la résistible ascension d'Arturo Ui ».

Dans cette pièce, écrite en 1941 pendant son exil en Finlande, Bertolt Brecht retrace à mots à peine couverts l'accession au pouvoir d'Adolf Hitler et l'installation d'un régime de terreur. Parmi
les hommes de main d'Arturo Ui, on retrouve, déformés, les noms des principaux dirigeants nazis : Givola pour Goebbels, Roma pour Röhm, Gori pour Goering. Hindsborough, l'administrateur
octogénaire de la ville, n'est quatre que Paul von Hindenburg, à qui Hitler succédera. Le dramaturge allemand, qui meurt en 1956, ne verra jamais jouée sa pièce. Elle sera présentée pour la
première fois en 1959 par le Berliner Ensemble, collectif et théâtre fondés par Bertolt Brecht et sa femme, l'actrice Hélène Weigel, en 1949 à Berlin-Est.
« La résistible ascension d'Arturo Ui », jouée en alternance tout au long de 2008, reprend la mise en scène conçue à la fin de sa vie par Heiner Müller, alors directeur du Berliner Ensemble
(1995). La pièce connut un franc succès à Berlin, puis au festival d'Avignon, en 1996. Le metteur en scène a mis l'accent sur le côté grotesque, brutal et avide de pouvoir d'Arturo Ui et de ses
hommes de fer.
La pièce bascule
Le succès de la pièce repose largement sur les épaules de Martin Wuttke, dont le jeu époustoufle. Il campe un Arturo Ui gauche, bourré de tics et presque bègue. Chaque geste est étudié. Tout son
corps parle, à la manière d'un Chaplin. Il ouvre la pièce en jouant un chien, haletant et féroce, symbolisant Ui/Hitler en moins que rien. Pour se forger un charisme, le vulgaire et ridicule
gangster, demande à un vieux comédien de lui donner des leçons de diction et d'allure. Cette scène, de mime, superbe et drôle, fait aussi basculer la pièce. Désormais Ui gagne en assurance et
donc en dangerosité. Sans perdre sa vulgarité. En particulier vis-à-vis des femmes, rares dans la pièce. Devenu un homme puissant et respecté, le gangster utilise son haut-de-forme pour masquer
une érection devant une femme, qu'il violera. Acteur fétiche de Heiner Müller, Martin Wuttke incarnait déjà le personnage principal à Avignon, et l'a interprété plus de 300 fois depuis.
Ce choix de tourner Ui en ridicule et de lui prêter une voix nasillarde provoque le rire et la réflexion. Jamais donneur de leçons, Müller fait référence à l'Histoire par des détails. Le roulis
d'un train rythme ainsi régulièrement la pièce. Auschwitz approche. Le tag «Moscou : 100 kilomètres» sur les jerricans d'essence des gangsters fait le lien entre les dictatures nazie et
stalinienne. Mais ce choix délibéré du burlesque ne met peut-être pas à sa juste valeur le texte de Brecht, et atténue la tension, ressentie à la lecture de la pièce, à mesure qu'Arturo Ui
s'impose et élimine toute résistance sur son passage.
Marie MASI (Berlin)
"La résistible ascension d'Arturo Ui" ("der aufhaltsame Aufstieg des Arturo Ui")
Texte : Bertolt Brecht
Mise scène : Heiner Mûller
Interprétation : Martin Wuttke, Heinrich Buttchereit, Victor Deiß, etc.
Décors : Hans Joachim Schlicker
Berliner Ensemble, Schiffbauerdamm, Bertolt-Brecht-Platz 1, 10117 Berlin
www.berliner-ensemble.de
Prochaine représentation : le 27 avril 2008.
Parole de lecteur