SINGE, CLOWN, ARTISTE, BÉBÉ, ANGE... TOUS DES PLAGIAIRES
Alors qu'il est occupé à sa production de cet été au Festival d'Avignon, il fait l'objet d'un "focus" à Bruxelles avec exposition, spectacles (1)… dont ce Roi du plagiat (en néerlandais
en 2005), l'histoire d'un ange…N on pas celle de "L'Ange de la Mort" (2003) mais celle d'un ange qui rêve de devenir un "singe bavard", un humain quoi ! Un texte magnifique né de la sublime
rencontre entre deux "bavards", un auteur et son vecteur idéal, deux artistes parmi les plus intéressants de leur génération : Jan Fabre et Dirk Roofthooft.
"L'Empereur de la Perte" se terminait par
"à vos yeux, je serai bien un clown maintenant. Je m'en fous car je présume que des ailes me poussent entre les épaules…" et puis :
"Je
ferai bien de m'en retourner au début chercher l'avenir…" Et effectivement, comme chez Jan Fabre, rien n'est définitif,
"rien n'est jamais acquis à l'homme", on retourne au début,
et d'un clown devenu ange, il montre ici l'ange rêvant d'être un humain. D'une vieille accusation de "plagiat" par un critique virulent ne comprenant pas qu'il aime émailler ses
"textes-manifestes" de citations, il fait
un spectacle, basé sur l'imitation, sur le postulat de départ : l'homme n'a jamais cessé d'imiter. Le bébé qui naît, qui naîtra, va
copier, immanquablement.

Il y a une vingtaine d'années, Jan Fabre a créé sa propre compagnie, Troubleyn (de "trouw blijven"/rester fidèle !), ce qui en dit long sur la cohérence et la continuité de sa démarche. Il est ce
que l'on aurait appelé naguère "un humaniste" (1), non seulement artiste pluridisciplinaire (théâtre, arts plastiques) mais c'est aussi un homme de culture, convaincu que
"l'avant-garde
authentique est enracinée dans la tradition" et dont l'œuvre, du reste, fourmille de références.
Dans "Le Roi du Plagiat", il est question de "stein"/pierre et de quatre "Stein" censés fournir – Einstein pour la science, Wittgenstein pour la philosophie, Gertrud Stein pour l'art,
Frankenstein pour l'intelligence artificielle - ce qui sera nécessaire à, non pas "l'envol de l'ange", mais tout au contraire, à son atterrissage dans la pleine matière humaine. Illustrant
"l'ennui naquit un jour de l'uniformité" et aspirant aux contrastes, aux passions, à l'imperfection, à l'échec, même… Cet ange va pratiquer l'automédication, toucher au cerveau (terrain
sacré d'exploration) et accomplir l'acte tabou de l'autocréation. Aussi incroyable que cela puisse paraître, l'ange Roofthooft (car l'empathie et la crédibilité sont parfaites) nous admire. Il
nous envie, nous spectateurs, qu'il interpelle, nous qu'il appelle "singes bavards" - à moins que ce ne soit l'acteur exposé à la vindicte du public ? - . Humblement, il vient nous prier
d'assister à ses errances et ses progrès dans le langage, dans la construction physique de son imitation… conscient qu'il est de ses limites, de sa vulnérabilité qui nous le rend
attachant.
L'acteur solaire sans qui le texte ne serait que ce qu'il est : "bavardage"…
Avec "Le Roi du Plagiat" - deuxième volet d'un triptyque dont le troisième ("Another Sleepy Dusty Delta Day") est donc en préparation pour Avignon - Jan Fabre et Dirk Roofthooft
manient (complices depuis vingt ans, ils ont travaillé ensemble, d'abord à l'écriture) des concepts philosophiques avec le plus parfait naturel, l'acteur jouant de sa voix et de son corps comme
un instrumentiste de haut niveau…
Et quel fabuleux acteur ! Polyglotte, favori de deux grands auteurs-metteurs en scène, Jan Fabre mais aussi Guy Cassiers (2), Dirk Roofthooft trouve dans les styles différents de ces deux auteurs
de quoi faire éclater les multiples facettes d'un talent qui tel un diamant – le comédien est né à Anvers en 1959 – brille de mille feux, en Belgique comme ailleurs. Virtuose des langues, qu'il
manie à la perfection, il est à l'aise dans chacune (français, néerlandais, allemand, anglais, espagnol) quand elle est prioritaire. Il dit s'enrichir de la spécificité de chacune qui ainsi
traduit différemment les richesses variées d'un spectacle essentiellement modulable, comme les "performances" chères à Jan Fabre. Et, par exemple, dans la version française du "Roi du Plagiat",
il ne manque pas de l'émailler de bouts de phrases et citations en allemand et en anglais…
Alors que ce personnage étrange nous semble si proche, et ce texte presque simple et quotidien, dans une forme qui le destine essentiellement au dialogue avec le public, nous touchons pourtant à
de grandes vérités sous-jacentes comme la conscience que nous ne sommes qu'un maillon d'une chaîne, émergence d'un vaste magma de cultures brassées, croisées depuis les origines.
Suzane VANINA (Bruxelles)
1) N'a-t-il pas été déclaré (lors de son spectacle "Histoire de larmes") "ambassadeur culturel" pour l'Unesco-IHE/Institut pour l'Education à l'Eau jusqu'en 2010 ?
2) 25 spectacles : outre "Le Roi du Plagiat", au Varia, aux Brigittines : "Quando l'uomo principale è une donna" + "L'ange de la Mort" du 12 au 15.3 et du 18.3 au 21.3.2008 et l"'Expo Jan Fabre"
au Palais des Beaux-Arts (Bozar) du 7.3 au 18.5.2008
3) Aux Halles "Rouge Décanté", de Guy Cassiers, en version française
Texte "Le Roi du Plagiat" de Jan Fabre/éditions de l'Arche, Paris
Dramaturgie : Miet Martens
Mise en scène: Jan Fabre assisté de Coraline Lamaison
Scénographie : Jan Fabre – Assistant décor : Mieke Windey
Interprétation : Dirk Roofthooft
Lumière : Harryy Cole et Jan Fabre
Costumes : Ingrid Vanhove
Production de Troubleyn-Jan Fabre en coproduction avec les festivals d'Avignon et deSingel, les scènes françaises Bonlieu Scène Nationale, Espace Malraux, Comédie de Valence, en accueil au
Théâtre Varia du 18 au 27.3.2008, 20 h 30 (me 19 h 30)- Tél : +32(O)2.640.82.58
www.varia.be - www.brigittines.be – www.bozar.be – www.troubleyn.be
Crédits photos © Malou Swinnen et Wonge Bergmann
Parole de lecteur