« MONEY, MONEY, MONEY »
Pour la première fois en France, est présentée une pièce de Rafael Spregelburd, auteur contemporain argentin. C’est Marcial Di Fonzi Bo, metteur en scène également argentin, qui s’est attelé à la
mise en scène de « La Estupidez ». Quatrième volet de l’ « Heptalogie de Hieronymus Bosch », initialement inspirée par la représentation des « Sept péchés capitaux » du peintre Jérôme Bosch,
cette création originale d’une durée inhabituelle présente un monde survolté dans lequel l’argent règne en maître.
Difficile de raconter l’histoire de cette pièce. Eclatée, éparpillée, désarticulée, « La Estupidez » présente vingt-cinq personnages différents qui se retrouvent tous au même motel miteux et dont
la vie se croise, se chevauche et se rejoint. A travers ce pluralisme de portraits, toute l’Amérique est dépeinte et férocement caricaturée : policiers aux allures de cow-boys aussi fainéants
qu’inefficaces, mafieux italiens loufoques, famille excentrique muée par l’argent et la drogue, couples de l’Amérique profonde férus de saucisses et de ketchup. Cet échantillon panoramique des
tendances comportementales propres aux Etats-Unis est mené par quatre comédiens impétueux et talentueux. Dans ce chaos artistique, les comédiens donnent un rythme cadencé à la pièce, apportant
une vitalité et une épaisseur à chacun de leurs multiples personnages. Sur les trois heures et quart de représentation, seul le commencement de la deuxième partie de la pièce manque de tempo,
relâchant temporairement la tension nécessaire à la réussite de cette pièce. Le reste file à grande vitesse.
Au travers d’un travestissement perpétuel, les comédiens changent de rôles d’une minute à l’autre avec une maîtrise certaine de la rupture, faisant bouillonner une pièce devenant furieuse et
déchaînée. Karin Viard et Marina Foïs font preuve d’une grande aisance sur scène. Présentes et mobiles, elles investissent l’espace scénique avec conviction et relèvent, grâce à un fort potentiel
comique, l’humour noir et cynique de la pièce. Les trois autres hommes, Pierre Maillet, Grégoire Oestermann et Marcial Di Fonzo Bo, donnent brillamment la réplique à ces femmes, imposant un jeu
assuré, décalé et timbré.
Traditionnel et contemporain
Si cette pièce apparaît convaincante, outre l’interprétation remarquable des comédiens, c’est grâce à une mise en scène moderne, assez peu exploitée au théâtre aujourd’hui. Le metteur en scène
Marcial Di Fonzo Bo utilise des techniques audiovisuels qui rend son théâtre spectaculaire. L’image se mélange subtilement et sûrement au théâtre classique, apportant une dimension
cinématographique à la pièce. Ces effets de lettres projetées sur trois écrans qui séparent la scène du spectateur et qui indiquent le lieu où se déroule la scène permettent de préciser
l’intelligibilité de la pièce.
A ces ajouts techniques, se greffe un décor mobile, grandiose, diversifié et mis en perspective par la présence de « murs » horizontaux, qui découpent la scène en deux parties bien distinctes. Ce
décor ingénieux, en plus de renforcer la qualité de la pièce, est idéal pour l’utilisation de l’espace scénique : les comédiens peuvent y circuler à leur guise, empruntant des portes ou des
passages créés pour l’occasion et éclairés selon une lumière très étudiée. La musique de Claire Diterzi, qui ponctue cette mise en scène d’extraits musicaux furtifs ou plus appuyés, met l’accent
sur les moments comiques, angoissants ou enlevés de la pièce. Claire Diterzi qui vient justement de sortir un album intitulé « Tableau de chasse » à partir d’œuvres d’art ( Fragonard, Rodin,
Turner).
Marcial Di Fonzo Bo a su saisir, par cette mise en scène contemporaine, l’essence même du théâtre de Rafael Spregelburd, symbole d’une époque appauvrie derrière une théâtralité aux apparences
folles et baroques.
« La Estupidez » est une pièce qui dynamite le théâtre traditionnel par une scénographie qui fait la part belle, aux sons et à la métamorphose d’un décor habilement mobile. Dans cette mise en
scène imposante, les comédiens trouvent leur place et s’érigent avec brio. Une grande et singulière réussite.
Cécile STROUK (Paris)
La Estupidez (Paris)
Auteur : Rafael Spregelburd
Mise en scène : Marcial Di Fonzo Bo et Elise Vigier
Interprétation : Marcial Di Fonzo Bo, Marina Foïs, Pierre Maillet, Grégoire Oestermann, Karin Viard
Dramaturgie : Guillermo Pisani
Décor : Vincent Saulier
Lumière : Maryse Gautier assistée de Bruno Marsol
Costumes : Anne Schotte
Perruques, maquillages : Cécile Kretschmar
Musique : Claire Diterzi
Sculpture : Anne Leray assistée de Jean-Paul Redon
Traduction : Marcial Di Fonzo Bo, Guillermo Pisani
Au théâtre national de Chaillot à Paris, du 15 mars au 4 avril, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 14h30
Durée du spectacle : 3h15
Location : 01 53 65 30 00
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