Air du temps

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Jeudi 8 mai 2008
UNE VERSION QU'ON NE HAIT POINT

Un quatuor d'acteurs rejoue une partition nouvelle d’El Cid, d'après la tragédie de Pierre Corneille : "Le Cid". Actuel et interpellant.


Créée en mars, reprise en novembre 2006, l’adaptation et la mise en scène de Sabine Durand est fidèle au texte de Corneille tout en s'autorisant des coupures significatives, de larges libertés dans sa représentation, et en n'escamotant pas les outrances. La distribution reprend  les comédiens de la  création sauf Nicolas Luçon, qui assume le rôle titre. Quatre acteurs pour incarner une dizaine de personnages. Sauf les "permanents" : l'Infante de Castille/Photios Kourgias, rendue asexuée et dont les sentiments ambigus apparaissent d'autant mieux, le Roi Don Fernand/Jean Debefve, dépouillé de sa superbe, tout proche de la sénilité. Au couple Rodrigue/Nicolas Luçon-Chimène/Nathalie Mellinger de se démultiplier pour incarner également les autres personnages, dont leurs pères !


Dépoussiéré et désenflé…

Option audacieuse, doigté subtil de la metteur en scène, prouesse toute en finesse des comédiens… Le plus étonnant c'est que, sans cesse sur le fil, l'ensemble devient, au pied de la lettre, une farce tragique. Avec un dépouillement à l'excès en terme de décor et accessoires : un tabouret et un vieux canapé, les épées, des costumes intemporels, un plateau de plain-pied avec les spectateurs…

Ce sont les pulsions ordinaires qui affleurent sous les "tirades" connues. Non plus la grandeur d'âme des nobles héros magnifiés mais la jalousie, l'envie, l'orgueil, l'ambition, la déraison, la barbarie, la passion, le caprice, l'égocentrisme…les petits sentiments inavouables et les calculs mesquins mis à nu. Les affronts, causes de tous maux, redeviennent ce qu'ils sont ridiculement : affaires de vanités. Soulagée des oripeaux de la Tradition, l'histoire n'est plus celle de mythes héroïques.. Elle est ramenée à des conflits entre humains. Chimène et Rodrigue sont deux adolescents prêts à tous les excès de leur âge, touchants dans leur vulnérabilité et leurs contradictions.

On sourit aussi, non pas du fait d'une drôlerie gratuite plaquée sur ce grand monument, mais parce que tant d'immaturité est désarmante. Le fameux récit par Rodrigue en guerrier vainqueur, de "la troupe qui s'avance avec une mâle assurance" prend une autre dimension. La répétition "des champs de carnage où triomphe la mort" par l'Infante, répétition dont elle se délecte, ramène le récit  au compte-rendu d'une horrible boucherie. Si l'on ne se refuse pas de belles envolées, des pleurs et des supplications, c'est pour qu'aussitôt après, on en voie la parodie… Du travail de navigation périlleuse pour lequel Sabine Durand a pu compter sur d'excellents comédiens rompus à l'exercice de la corde raide.

Peut-on qualifier d'"iconoclaste" la démarche de la jeune metteur en scène ? Celle-ci détruit-elle l"œuvre de Corneille ? Il nous a semblé tout le contraire : respect des vers, respect de l'histoire, respect de l'esprit de l'œuvre (qui fit scandale par sa nouveauté mais à une bien lointaine époque !). A Bruxelles, et dans toutes les langues, nous avons connu bien d'autres audaces et décoiffages de perruques ! Et puis, tronquer le titre et avoir soin d'indiquer :"d'après Pierre Corneille", n'est-ce pas là démarche honnête ? Ce "Cid" dans son approche ascétique aurait pu rebuter, au contraire, il (re)trouve là toute sa passion.

Suzane VANINA (Bruxelles)

Texte : "Cid", adaptation de Sabine Durand d'après"Le Cid"de Pierre Corneille
Mise en scène : Sabine Durand
Interprétation : Jean Debefve, Photios Kourgias, Nicolas Luçon, Nathalie Mellinger
Lumière : Virginie Strub
Costumes : Claire Farah et Virginie Honoré

La Compagnie Six-65 au Théâtre de La Balsamine du 22 au 30.4.2008, 20 h 30
Tél : +32(0)2.735.64.68 – www.balsamine.be

Crédit photo © Julien Jaillot


par Suzane VANINA commentaires (0)    ajouter un commentaire
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