PRELUDE A LA DECADENCE
Pas de cantatrice ici, encore moins de chanteuse chauve, mais quatre pseudo starlettes de la bourgeoisie londonienne qui suffisent à faire le show. La Cantatrice chauve est un bijou d’absurdité
auquel le metteur en scène Daniel Benoin n’a pas eu peur d’ajouter son grain de fantaisie, quitte à nous laisser cois. Alors prenez place sans vous poser trop de questions !
Pour cette aventure théâtrale, Daniel Benoin s’est entouré d’une belle pléiade d’acteurs taillés sur mesure pour ces figures anglaises symptomatiques : Christine Boisson et Paul Chariéras, en M.
et Mme Smith aussi riches qu’outrecuidants ; Eva Darlan et Eric Prat, les époux Martin, qui les égalent en maniérisme et ridicule. Les premiers reçoivent les seconds autour d’une table où le
champagne coule à flots, servis par une bonne, dressée comme le plus fidèle des animaux de compagnie. Alors que les hôtes et leurs convives tentent, à coups de crispations faciales, de se plier
avec naturel au comportement mondain de leur condition, l’arrivée soudaine du capitaine des pompiers desserre la bride du carcan bourgeois et précipite la représentation dans des tribulations
insensées et délirantes jusqu’à la déstructuration finale du langage. La pièce semble alors perdre toute structure avec des comportements émiettés, des réflexions décomposées et des situations
grotesques qui ont donné son nom au “Théâtre de l’absurde”.
Daniel Benoin saupoudre cette confusion généralisée d’un brin d'extravagance, d’un soupçon de caricature et d’une bonne dose de modernité en transposant les personnages de Ionesco dans un univers
de luxe aseptisé où les nouvelles technologies envahissent le quotidien, où toute attitude est minutieusement contrôlée, où le paraître devient le maître mot de cette “jet set” qui ne cesse de
prendre la pause. Rien n’arrête le metteur en scène dont les propositions peuvent surprendre, déconcerter, voire déplaire mais dont l’insidieuse liberté ne pouvait qu’être autorisée et appuyée
par l’œuvre d’un auteur maître de l'absurdité. De séquences aux allures de show télévisé à la parodie du clan mafieux, des mièvres jeux conjugaux aux attitudes enfantines, Daniel Benoin appuie le
paradoxe et le contraste entre les fastes apparences et la décadence explosive où les personnages s’en donnent à cœur joie entre allusions sexuelles graveleuses, champagne à gogo et goût pour les
substances illicites. Mais l’on aurait tort de s’en tenir à l’appréciation d’un pur délire de “théâtreux”, derrière lequel se cache en fait une troublante et inquiétante banalité, un dérèglement
né des situations les plus anodines. En nous invitant à nous en étonner, Ionesco nous rend du même coup ceux-ci plus familiers.
Une pièce insensée ?
Benoin s’amuse avec la notion d'absurdité plaçant, en ouverture, un montage vidéo où les propos d’un Ionesco sur la peine de mort contrastent de sens et de sérieux avec la parole vide d’une
chanteuse et d’un joueur de foot, avant de nous montrer, dans le reste de la pièce, la face ridicule de ce même Ionesco. La frontière entre sens et non-sens, normalité et pathologie, devient
floue et pourrait ne relever finalement que d’une affaire de contexte, de perception personnelle. Ainsi, ceux qui sont prêts à dépasser les limites d’un monde prétendument sensé ne perdront pas
l’occasion de se réjouir de cette incongruité, de rire de ce comique qui “n'est comique que s'il est un peu effrayant” disait l’auteur. Et à y bien regarder, ce ne sont peut-être pas les propos
de l’auteur qui manquent de signification, ni la transcription scénique de Daniel Benoin qui est absurde, mais bien le monde dans lequel nous vivons. Et dans ce cas là, tout est permis !
Anne CARRON (Lyon)
La Cantatrice chauve, d’Eugène Ionesco
Mise en scène de Daniel Benoin
Avec Paul Chariéras, Christine Boisson, Eric Prat, Eva Darlan, Frédéric de Goldfiem, Raluca Paun
Décor de Jean-Pierre Laporte
Costumes de Nathalie Bérard-Benoin
Création vidéo de Benoît Galera
Du 3 au 7 mai 2008 au Théâtre de la Croix-Rousse, Place Joannès Ambre 69317 Lyon Cedex 04
Tél : 04 72 07 49 49 / www.croix-rousse.com
Photo © Fraicher-Matthey
Parole de lecteur