BRILLANT, COUPANT, CASSANT
Avec un nom prédisposé pour l’amour des mots et la propension aux phrases bien faites, Gaspard Proust, jeune comique qui vient de remporter le prix « Jeune talents » du festival 2008 « Paris fait
sa comédie », dynamite, un peu à la manière de Desproges, les travers humains dans un show vitriolé qui associe grossièreté et élégance. Un ton nouveau à découvrir.
N’allez pas le voir après le spectacle en lui disant « Vous devez connaître Desproges par cœur ? ». Il vous répondra « Par cœur, non ». Réponse proustienne, navigant entre deux eaux, tels ces
secrets d’alcôve que l’on susurre dans ces salons feutrés où l’on dit juste ce qu’il faut pour laisser deviner le reste ? Une réponse dont il faut, en tout cas, chercher l’explication au détour
des mots de son spectacle. Proust. Gaspard Proust…
« Sous développé affectif » laisse cette impression étrange de ne jamais vraiment savoir à qui on a à faire. Humour caustique, piques affûtées, répliques acerbes lovées dans des phrases longues à
la manière de Desproges, réparties cinglantes comme cravache sur la croupe d’un canasson récalcitrant, Gaspard Proust est un « toréadrôle ». Jusqu’à la mise à mort (de rire) du spectateur, il se
démène. Et réussit à briser la glace qu’il a pourtant lui-même installée d’entrée de jeu par une interpellation du public, loin d’être démago.
Irrévérence et désacralisation
En effet, après le premier sketch hilarant du sermon débile d’un curé raté parce que « pas assez proche des enfants », véritable salve de missiles "anti missel" et coup de pied au culte, notre
zigue prévient que « lui aussi a fait le déplacement pour être là ». Nous voilà prévenus. Plus tard, il demande « Est ce que ça se voit que je m’ennuie ? ». Déstabilisant ? Surtout très drôle.
Tour à tour misanthrope contrarié (pour ne pas dire misogyne), grossier à l’égard de celle qui l’a lourdé après une liaison de quinze jours, cynique pour parler d’amour (« Le coup de foudre, ça
évoque le champ lexical de la chaise électrique ») ou délicieusement irrévérencieux pour les intouchables (les poilus de Verdun qualifiés de « planqués » dans leurs tranchées), il démonte,
décapite la norme, ridiculise en une formule les institutions du petit écran (« Julie Lescaut c’est Derrick avec des règles » ), les philosophes (« Je suis un cartésien désabusé : je pense donc
je suis. Mais je m’en fous ») et plus globalement la connerie humaine (« le lifting : maladie nosocomiale du XVIeme arrondissement »).
Pour déstabiliser, il n’hésite pas non plus à prendre le contrepied total du convenu en ouvrant une brèche moqueuse pour mieux s’y engouffrer lui-même. Taxant de manque d’originalité tous les
comiques qui ont évoqué dans leurs sketchs leurs problèmes de logement, leurs déboires amoureux ou leur manière de draguer, il va parler de tout cela, bien sûr. Gonflé. Mais la prise de risque
est ici mesurée. Certes, dans une petite salle comme la Loge Théâtre, ce risque peut se retourner contre soi. Des spectateurs rétifs à cette forme d’humour et c’est le four total, que même une
excellente imitation de Sarkozy ou deux chansons qui permettent d’apprécier son joli timbre de voix ne sauveront pas.
Pourtant, dans ce spectacle admirablement écrit où fusent des vérités aussi tangibles que drôles parce que exagérées juste ce qu’il faut (« Yoko Ono, c’est la sorcière de Blanche-Neige en version
manga », « Les éclairagistes sont de vrais communistes : ils projettent de la lumière mais restent dans le noir »), ce jeune comédien au charisme certain qui a érigé la désacralisation en
postulat, nous propose du talent à l’état pur. Un diamant de l’humour : brillant et coupant…
Franck BORTELLE (Paris)
Sous-développé affectif
De et avec Gaspard Proust (www.gaspard-proust.com)
La Loge théâtre, 2 rue La Bruyère, 75009 Paris (M° Saint-Georges ou Pigalle)
www.laloge-theatre.fr
Réservations : 01 42 82 13 13
Tous les samedis du mois de mai à 20 heures, supplémentaires le 24 et 31 mai à 21h30
Durée : 1h00
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