LA MORALE DE L'UTILE
Revisiter entièrement notre système de pensée pour créer un monde meilleur et plus performant, débarrassé de tout ce qui constitue pour l'instant une charge semblable à la gangrène sur un corps
pour le reste sain : voici la proposition pas si modeste de Jonathan Swift, reprise pas Grégoire Calliès dans une création pour le Théâtre Jeune Public. Une pièce qui nous plonge au-delà
des limites de la bienséance philosophique.
Une télévision, un narrateur aux airs de présentateur. Il s’adresse au public dans un communiqué, le texte de Jonathan Swift, “Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres d’être à
la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public”. Ce communiqué propose d’élever les enfants des pauvres comme du bétail, afin de pouvoir consommer leur
viande au bout d'un an. Une proposition terriblement bien argumentée, dans laquelle il ne laisse rien au hasard, expliquant clairement tous les avantages que le pays tirerait d'une telle
pratique.
Pour illustrer ce sombre monologue, Grégoire Callies et Delphine Crubézy ont imaginé au centre de la scène un globe de métal sur lequel évoluent différents personnages, enfants miséreux proies
d'un système économique qui les fait devenir produits de consommation au lieu de leur donner la capacité de consommer. L’ensemble est assorti de marionnettes de fer, de résine et de terre,
manipulées de mains de maîtres par deux comédiens, qui contribuent à faire grandir le malaise engendré par la seule écoute du magnifique montage vidéo et audio de cette nouvelle version du texte
de Swift.
A travers la problématique de la consommation comme seul but de l'existence humaine, qui nous obligerait à éliminer tout ce qui ne serait pas apte à rentrer dans ce système, naît ainsi peu à peu
un dialogue en forme de combat entre un poste de télévision, prophète des temps modernes, et de simples êtres de tissu qui luttent pour leur droit d'exister.
Consommer ou être consommé
L'on se demande parfois jusqu'où pourra aller le conférencier virtuel dans son exposé absurde quoique totalement décomplexé au cours duquel il nous assure "n'avoir pas le moindre intérêt
personnel à tenter de promouvoir cette oeuvre nécessaire", et n’avoir “pour seule motivation que le bien dupays”. Ici, s'il s'agit avant tout de philanthropie, elle est bien éloignée
de celle que l'on pourrait concevoir dans notre système moral actuel, qui refuserait assurément, au nom de l'éthique, une solution aussi extrême pour régler ses problèmes insolubles . Sur
la scène tout semble dès lors sombre, les lumières tamisées se font le décor de l' absence d'un quelconque espoir, et le spectateur se laisse bercer avec horreur, involontairement hypnotisé par
l'incroyable efficacité d'un discours inconcevable qui ne laisse aucun répit à l'humanisme. Les marionnettes prennent vie puis meurent sous nos yeux devenus crédules, et l'on sort de la pièce
avec une sensation amère, sachant pertinemment de quoi il s'agissait, mais abrutis par un discours trop bien agencé, ne sachant plus très bien dans quelles proportions il s'agissait de fiction
.
Et l'on se souvient alors du danger de la parole qui peut devenir outil de haine lorsqu'elle est trop bien maîtrisée par quelqu'un qui affirme exposer une vérité et la fait partager à la masse.
La peur naît du fait que l'on sait que le danger existe, que de telles croyances puissent être imposées à des populations embrigadées. L'histoire nous l'a déjà tant démontré.
Juliette ZELLER (Strasbourg)
Modeste proposition
Création TJP Strasbourg à partir d'un texte de Jonathan Swift
Ecriture et mise en scène :
Grégoire Callies et Delphine Crubézy
Scénographie et marionnettes :
Jean-Baptiste Manessier, avec Delphine Crubézy et Henri-Claude Solunto
Régie Générale : Thomas Fehr
Lumières : Henri-Claude Solunto
Musique : Jacques Stibler
Construction : Jeanne Manessier, Ismaël Manessier, Michel Ozeray, Eric Jolivet
Réalisation vidéo : Philippe Lacascade et Maud Morot
Photo © Benoît de Carpentier
Théâtre Jeune Public de Strasbourg samedi 29 mars à 15h et 18h (dans le cadre des Giboulées de la marionette)
Parole de lecteur