ET SATAN CONDUIT LE BAL…
Tout en orchestrant ses adieux au pouvoir, le Mazarin de Claude Rich, en maître incontesté de la politique, continue de mener le bal tambour battant, préparant son dernier « grand coup » : le
mariage d’état du jeune Louis XIV à l’infante d’Espagne. Un spectacle aussi magistral que d’une troublante actualité…
Mazarin nous apparaît grimaçant de fatigue, vociférant contre tous les sujets du jour : les caisses de l’Etat quasi vides, la lente mais sûre montée en puissance de Colbert, les amours
contrariantes du jeune Louis XIV pour sa nièce, la gracieuse Marie Mancini…
Mais à mesure qu’il s’habille, se parfume (malgré sa mauvaise odeur persistante, ce qui lui fait éructer un cynique « Comme ça on dira que c’est le parfum qui pue »), le Cardinalissime retrouve
son appétit du pouvoir et de l’intrigue. Mazarin, qui ne quitte jamais son masque d’ironie piquante, administre à tous ceux qu’il côtoie son goût du bon mot et sa fausse empathie, qui lui
permettent ainsi de tisser à l’infini sa toile d’araignée politique.
Claude Rich insuffle à son personnage une ironie pétillante, cassante, spirituelle bien sûr, mais surtout, il laisse échapper quelques remarques qui trahissent bien des fissures. Le diable en
devient humain car il affiche son angoisse profondément humaine face à la mort mais aussi face à sa culpabilité, n’hésitant pas à se considérer « la plus grande ordure du siècle » quand il ose se
regarder dans un miroir...
Jeux de miroirs sur l’exercice du pouvoir
Le miroir… Il ne constitue pas qu’un accessoire mais un élément primordial de mise en scène avec toute la charge symbolique qu’il charrie. C’est en effet un gigantesque miroir suspendu au plafond
qui constitue la pièce maîtresse du prodigieux décor de cette pièce, miroir qui seul permet au public d’admirer un sol aux motifs diaboliquement labyrinthiques en plus des faces cachées des
paravents, disposés comme autant d’alcôves chargées de secrets. Elégamment décorés de tableaux florentins, ces panneaux s’agencent au gré du récit et laissent entrevoir encore des miroirs. Le
spectateur devient omniscient, voit tout en témoin privilégié de ces frasques royales et ministérielles, de cette vie qu’on ne montre pas, en général, au tout venant…
Face à ce vieil homme terriblement angoissé, la pièce met alors sur son chemin deux rivaux au charisme déjà redoutable. Celui de Colbert d’abord, une vraie couleuvre, à l’image de
l’écu familial de ce dernier, sombre espion, guettant aux portes de Mazarin, toujours prompt à apparaître, et ne laissant jamais transparaître son propre jugement. Un serviteur un peu trop
zélé…
Celui de Louis XIV enfin, qui par sa fougue, son intelligence et son aplomb (belle interprétation d’Adrien Melin !) impressionnent déjà son principal éducateur, Mazarin lui-même. Geneviève
Casile compose une Anne d’Autriche émouvante et la jeune comédienne Alexandra Ansidei (Marie Mancini) parvient aisément à tirer son épingle du jeu.
Ainsi, le jeu tout en nuances de Claude Rich et de sa troupe nous permet de mieux goûter le texte d’Antoine Rault, véritable miroir de notre vie politique actuelle : de la France du XVII° siècle
à celle du début du XXI° siècle, on y apprécie toujours le très à propos « L’Etat creuse la dette » ou bien encore « En politique il y a des engagements qu'on prend avec l'intention de ne pas les
tenir »…
Laetitia HEURTEAU et Franck BORTELLE (Paris)
Le Diable rouge
Texte de Antoine Rault
Avec Claude Rich, Geneviève Casile, Denis Berner, Adrien Melin, Alexandra Ansidei et Bernard Malaka
Mise en scène de Christophe Lidon
Décor de Catherine Bluwal
Costumes de Claire Belloc
Lumière de Marie-Hélène Pinon
Son de Michel Winogradoff
Location 01 43 22 77 74
Théâtre Montparnasse
31, rue de la Gaité
75014 Paris
Du mardi au samedi à 20h30- matinée : samedi 17h30.
Photo © DR
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