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Festival d'Avignon

15 juin 2006 4 15 /06 /juin /2006 12:04
JUSTE DES VOIX

Hier, depuis les studios de la radio du Círculo de Bellas Artes, suspendus à la cime de l’édifice et isolés du bruit du trafic madrilène, je tournais la tête vers l’ange qui coiffe le Métropoli, et je me mettais à écouter les voix de trois acteurs qui incarnaient F1, H, et F2, les personnages de Comédie de Beckett. Etrangement, ce n’est pas l'une de ses œuvres radiophoniques, mais une courte pièce mettant en scène une femme, un homme, et l’amante.

Elle aurait presque l’allure, à en conter l’histoire, d’une pièce de vaudeville, ou d’un drame bourgeois : la jalousie de la femme légitime, la lâcheté de l’homme qui ne sait renoncer, et la tragédie de l’amante qui attend. Et pourtant, c’est Beckett. Les mots se succèdent sans aucun échange entre personnages. Selon les didascalies catégoriques de l’auteur, le projecteur, qui les éclaire tour à tour, est leur unique lien, exclusivement successif, et détient le pouvoir de les faire parler. Passant continuellement du style direct à l’indirect, leur récit entrecoupé, elliptique, complexifie la perception du temps, car leur parole avance plus vite que la compréhension de leur passé. Et pourtant, il doit exister un présent dans cette œuvre. Un acte délibérément tû. La lumière s’éteint puis se rallume. Il n’y a définitivement plus rien entre eux. Le projecteur continue artificiellement de les faire parler, mais ils ne se connaissent plus, et vivent isolés dans l’ignorance la plus absolue des autres. Pourtant ce temps linéaire rassurant n’est qu’un avatar de l’absurdité cyclique de la vie. Au dernier mot suit le premier : l’œuvre recommence. Désespérante impasse beckettienne. Pas seulement, car les didascalies finales donnent le droit au metteur en scène de conter autrement cette fois, pour construire éventuellement un sens au-delà de la désespérance, une sortie.

A ce texte déstabilisant, il fallait donc donner des voix capables de fabriquer l’espace absent de la scène, de susciter des lieux imaginaires sans trahir Beckett. Du haut des fenêtres du studio, je regardais la splendide grande ville, artificiellement muette, mais vivante et spontanée, diamétralement opposée au décor beckettien, statique et symbolique. Les voix m’en détournèrent vite. Elles venaient habiter les mots. Le mot devenait le décor. Ainsi se réalisait réellement la parole beckettienne, parole désincarnée, anonyme, qui efface par son utilisation compulsive l’identité et le sens, qui, prononcée, efface la trace de tout passé, de toute histoire, de tout possible échappatoire. Il fallait dire à la radio ce verbe qui ne doit jamais créer. Les voix profondes, prenantes, empêchèrent l’auditeur de fabriquer d’autres lieux que ceux des mots, et se mêlant, rapides, elles bornaient l’espace. Elles réussissaient ainsi à incarner le parfait décor beckettien au-delà de l’espace scénique, par absence de décor. Elles donnaient corps aux mots et puissance à l’œuvre.

Cette belle réussite devrait être reconduite sur les ondes de la radio Círculo dans les mois suivants. Ce ne sera peut-être plus Beckett, dont l’anniversaire du centenaire de naissance fut le prétexte à cette prometteuse expérience, mais ce devrait être de nouveau un travail d’acteur intéressant, l’occasion d’explorer les territoires délaissés du théâtre radiophonique, de redonner son poids au mot et à la voix et de prendre du plaisir à écouter, au lieu de se voir submergés parfois par des décors et des mises en scènes grandiloquentes qui tentent de compenser la pauvreté des interprétations.

Frédérique MUSCINESI (Madrid)

Comédie de Samuel Beckett
Radio Círculo, lundi 12 juin 2006
Metteur en scène : Celia León Actrices : F1 : Zara Paniagua F2 : Magui Magán Acteur : H : Felipe Higuera
Radio Círculo : 100.4 F.M. depuis Madrid ou sur internet
Emission : « Tertulia teatral », le lundi de 22h à 23h

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Published by Frédérique MUSCINESI - dans Actualités & coulisses
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