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Festival d'Avignon

5 août 2006 6 05 /08 /août /2006 14:25
AIDER LABROSSE À RELUIRE DANS LA VIE

Comme toujours, la québécoise Carole Fréchette frappe fort ; avec une intrigue décontenançante où le comique le dispute au tragique, une thématique liée à la désespérance, voire ici la déchéance sociale liée à la perte d'emploi, et des personnages simples et sans fard qui essaient de tisser du lien entre eux, sans vraiment y parvenir.

Simon Labrosse est au chômage. Le libéralisme à la sauce nord-américaine y conduit-il ? En tout cas, tout imprégné de culture anglo-saxonne, Labrosse ne compte pas se lisser le poil de la main mais plutôt prendre en ladite main son destin. Carole Fréchette n'est pas Ken Loach. Au lieu de se lamenter sur son sort, Simon se grave un sourire Ultrabrite, débride son imagination et, flanqué de deux comparses, qui lui sont aussi utiles qu'un frigo à un esquimau, l'une obsédée par son bien-être, l'autre moisi sur le sort de l'humanité,  il part à la rencontre des gens (et du public) pour leur proposer mille et un services superflus mais tellement nécessaires. Il invente des métiers farfelus et improbables dont les intitulés ne déplairaient pas à un Ribes (rappelons-nous du bureau de change pour changer d'opinion) ou au regretté Devos : flatteur d'ego, finisseur de phrases ou allégeur de conscience...


Au passage, des pistes de réflexion. Comment combler son vide en comblant celui des autres ? Peut-on changer sa vie à défaut de changer la vie ? Un être humain, ça vaut quoi ? Le métier de "spectateur personnel" est ainsi d'une fracassante lucidité sur le sens que nous donnons à notre existence. Simon propose une thérapie qui consiste à regarder l'autre cinq minutes pour lui donner le sentiment d'exister et d'avoir une quelconque importance dans un monde où l'humain prend une importance quelconque. Comment trouver sa place dans la société quand "il pleut des briques sur le monde pourri.", valoriser ses compétences, se vendre, concilier estime de soi et activité sociale, ne pas accepter le défaitisme, trouver la force de se battre ? Telles sont les questions posées par ce texte dont seules les apparences sont légères, car il y a du Chaplin chez Fréchette, qui avec une économie de mots, des ellipses de pensées et des personnages poignants, tendres et habités, parvient à toucher notre esprit et notre coeur au plus loin et au plus juste.
L'arme extrême au bout de la déréliction, quand tout semble perdu, c'est jouer sa vie, pour ne pas jouer avec sa vie, c'est donner son énergie, ainsi, quand il ne reste plus rien, il reste quand même cela. D'ailleurs, c'est en sept jours que Simon, cet être de souffrance, va tenter de voir, dans un ultime sursaut ce qui lui reste de sa force vitale au bénéfice des autres et de lui-même ; pour se sauver lui-même ou pour sauver les autres... ?

Les trois comédiens, de qualité, ont compris la subtilité de leurs personnages et donnent de la hauteur au fond et du punch à la forme.
Yves Chenevoy, indécrottable optimiste, costume au ton verdâtre, affiche continument un large sourire immaculé, comme figé dans un masque de Commedia dell'arte, aveu de la nécessité dans laquelle il est tenu de toujours faire bonne figure, un Simon qui fait en quelque sorte de la résistance à la morosité.
Patrick d'Assumçao, lexicopathologique butant sur les mots à connotation positive, est épatant de désespoir résigné.
Claudie Arif campe une Nathalie primesautière, fort charmante, fragile, perpétuelle hébétée aux préoccupations égocentrées, au rang desquelles son épanouissement orgasmique.

La mise en espace incursive de Charlotte Blanchard et Yves Chenevoy, prend le public à témoin, jamais à parti, et nous alerte sur la vigilance à avoir pour notre avenir micro-économique, la conscience nécessaire de soi et des autres ; sans verser des jérémiades de mendiant, Simon (ou Pierre dans la Bible), créateur d'humanité, récréateur de l'humanité, se donne du mal pour faire le bien des autres en faisant le sien, et inversement. Il parvient au moins à faire en sept jours le tour du monde - à défaut de le refaire - de ce qui fait notre force à tous, et qui est aussi la source de toutes nos faiblesses : nous-mêmes et nos efforts désespérés pour être aimés.

Stephen BUNARD
www.ruedutheatre.info

Les Sept jours de Simon Labrosse, de Carole Fréchette
Mise en scène : Charlotte Blanchard et Yves Chenevoy
Scnéographie : Denis Busson
Avec : Yves Chenevoy, Claudie Arif, Patrick d'Assumçao

Avignon Festival Off - Théâtre Palace à 18h - du 6 au 30 juillet - durée : 1h15

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Published by Stephen Bunard - dans Festival Off 2006
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commentaires

HélÚne C. 07/08/2006 00:12

Beau travail ! J'apprécie non seulement la somme mais aussi la qualité des articles. Sans prétendre à une cartographie journalistique, j'ai l'impression que vous comblez l'espace entre, d'une part, la critique "officielle" du Monde - Libération - Figaro (auparavant, je me fiais aux suggestions d'Armelle Héliot, mais ses vociférations l'année dernière m'ont laissée passablement circonspecte, malgré tout le respect que je lui dois) et, d'autre part, la couverture du festival par la PQR (que je trouve personnellement souvent assez mièvre).

On sent une ligne éditoriale respectueuse des spectacles, de ceux qui les font et de ceux qui vont les voir, ça fait plaisir, on comprend tout.

Concernant Les Sept jours de Simon Labrosse, je voyais la pièce à Avignon pour la deuxième fois, je n'y ai pas retrouvé la magie de la première fois, de la parlure québécoise, et à mon sens il y a erreur de casting.
J'ai lu toutefois avec beaucoup d'intérêt la critique que vous en avez faite et partage assez sur la dimension existentielle et sociale du texte.

Je pense également qu'il y a une charge politique dans la pièce de Fréchette (et dans l'oeuvre de Fréchette en général) qui pointe l'échec du projet politique québécois, l'absence de projet collectif et les limites de la privatisation libérale (et plus largement aussi des sociétés occidentales).
A l'état régulateur (créer les conditions d'accès au plein emploi) a succédé l'idéologie anxiogène du "à chacun de créer sa job" (logique complétement intégrée par Simon) justifiant ou légitimant les coupes sombres dans le service public dont le système d'éducation et l'assurance chômage.
Si on ajoute la grille de lecture québécoise, (la plupart des centres décisionnels ayant été transférés à Toronto au moment du premier référendum d'indépendance au début des années 80, Montréal et le Québec sont pourvoyeurs d'emplois de seconde zone), pour beaucoup, l'alternative se situe entre opérateur en centre d'appel, ou pourvoyeur de service à faible valeur ajoutée (les services poétiques de Simon, ensacheur dans le supermarché du coin, et autres pseudos-services à la personne).

Bref, il me semble que Fréchette parle de la difficulté pour les jeunes comme on dit maintenant de rentrer dans l'économie. En Europe, Simon Labrosse serait stagiaire.
Or Chevenoy prend le parti pris de traiter le texte par le biais de la perte de l'emploi, mais sociologiquement je n'ai pas été convaincue par le personnage (en gros, il est trop vieux, trop VRP pour que sa tentative de réenchantement soit crédible). Mon argument est un peu confus, sans doute suis-je enfermée dans mes a priori (encore l'enfermement - mais c'est pathologique !)
Je suis toutefois bien obligée d'admettre qu'il serait erroné de vouloir à tout prix enfermer Simon dans un phénomène générationnel car l'argument du texte transcende les catégories.

A bientôt,
Hélène

Bernard Gandois 06/08/2006 01:49

J'apprécie tout comme vous semble-t-il l'univers de Carole Fréchette. J'ai notamment vu "Jean et Béatrice" cet été en Avignon avec une Agnès Ramy formidable, poupée de porcelaine qui agrippe dans ses rets les mâles, par sa fragilité et sa force de caractère simultanées.

Merci pour ce site innovant, complet, européen. J'attends la saison avec impatience.

Bernard, Paris 12e

Chronique Fraîche