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Festival d'Avignon

12 octobre 2006 4 12 /10 /octobre /2006 13:57
HABILLÉE DU MENSONGE

Le théâtre de Pirandello interpelle. Il dissèque l’être humain, ses errements et la dislocation de son esprit. On en sort perplexe, comme  sous le coup d’un choc, d’une révélation qu’il faut encore mûrir un peu. Reste à rassembler les morceaux épars du discours et à mettre de l’ordre au cœur des émotions suscitées afin de saisir la complexité de l’homme.

Ludivico Nota, écrivain à succès, recueille Ersilia, une jeune femme que le malheur, une tentative de suicide relatée à grands coups de pathos dans la presse, a porté à la célébrité. D’abord renvoyée de son poste de nurse après l’accident mortel de l’enfant dont elle s’occupait, puis trahie par son fiancé, Ersilia a tenté ce geste fatal afin de mettre fin à une existence qui ne lui appartenait déjà plus. A la manière d’une héroïne, elle habille son suicide d’une histoire, et voilà que de façon inattendue, elle suscite un flot d’émotion et de compassion autour d’elle.  En devenant une victime aux yeux de tous, car ce sont bien leurs regards qui la renvoient à son triste sort, Ersilia devient enfin quelqu’un. Elle prend corps dans ce nouveau rôle tragique qui lui permet d’exister… encore un peu.

Photo © Elizabeth Carecchio

A mesure que la pièce déroule son intrigue, le propos se reconstruit mot à mot. Il éclaire l’histoire d’Ersilia d’un nouveau jour et l’on comprend sa supercherie. Le mensonge de la jeune femme ainsi effeuillé la met à nouveau à nue et laisse entrevoir un personnage complexe, à la fois fragile au point de se briser et manipulateur. Autour d’elle gravite une série de personnes qui lui vouent des intérêts divers. Aider Ersilia est un moyen de soulager leur conscience, d’accroître leur popularité, d’assouvir leur curiosité ou leur désir de sortir de la banalité…. bref, rien de très humain dans ces desseins pourtant cachés sous de bienveillants sourires.

Le texte de Pirandello, moderne et efficace est aussi assez complexe, chaque dialogue apportant une pièce à l’édifice de l’être humain. L’humour sarcastique qui accompagne le propos apporte une bouffée d’oxygène qui permet à la pièce de ne pas tirer uniquement sur la corde tragique et de conjurer l’austérité de certains passages. Vêtir ceux qui sont nus apparaît comme un grand puzzle qu’il faut reconstituer pièce à pièce afin de percer le personnage d’Ersilia et d’obtenir alors peut-être un éclairage sur la vérité.

La mise en scène de Stéphane Braunschweig, à la fois sobre et plastique, offre un plateau aux couleurs glacées, rythmé de moments de vidéo qui accentuent la modernité du propos. Le metteur en scène explique que le personnage d’Ersilia lui a rappelé l’épisode de la jeune femme qui avait prétendu avoir subi une agression raciste dans le RER, « comme si se poser en victime était devenu le seul moyen d’échapper à l’anonymat de la vie moderne, le seul moyen d’exister dans une société qui précisément passe son temps à fabriquer des people ».
L’interprétation de la pièce est intense et vraie, campée par des acteurs qui trouvent toujours le ton juste. Que ce soit Cécile Coustillac qui habite Ersilia d’un malaise palpable, Gilles David qui balance entre nonchalance et esprit pour le rôle de l’écrivain ou Hélène Schwaller qui excelle en logeuse survoltée, sans tous les nommer, ils trouvent l’étincelle qui anime le texte.

L’œuvre de Pirandello saisit l’émiettement de la personnalité de façon à la fois méticuleuse et empreinte d’ironie sarcastique. Face à l’angoisse qui naît chez son sujet, la seule solution semble être la mort.  Le spectateur face à ce théâtre de la réalité, qu’il soit intrigué, pris d’empathie, ou alors dérangé est assurément questionné.

Anne CLAUSSE (Toulouse)
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Vêtir ceux qui sont nus, de Luigi Pirandello
Texte français de Ginette Herry
Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig
Création de la Troupe du Théâtre National de Strasbourg
Avec par ordre d’apparition : Ersilia Drei : Cécile Coustillac, Ludivico Nota : Gilles David, Madame Onoria : Hélène Schwaller, Alfredo Cantavalle : Thierry Paret, Franco Laspiga : Antoine Mathieu, Emma : Anne-Laure Tondu, Le consul Grotti : Sharif Andoura.

Ce spectacle sera présenté en tournée au Théâtre National de Toulouse du 27 septembre au 6 octobre, puis à Orléans, Le Mans, Annecy, Paris / CDN de Gennevilliers, Lisbonne, Bordeaux, Nice et Dijon.

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Published by RUEDUTHEATRE - dans En Région 2006-07
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THEATRE PASSION 13/10/2006 23:05

"Le destin tragique d'Ersilia DREI : Cécile COUSTILLAC, magique..."Je n’ai pas envie de vous raconter cette pièce écrite en 1922, si bien décrite par l'article d'Anne CLAUSSE, parfois présentée comme désuète et rarement jouée, ni de vous parler de son auteur, le dramaturge italien Luigi PIRANDELLO (1867-1934). Je préfère évoquer la force des émotions ressenties, lorsque je l'ai découverte lors de sa création au TNS de Strasbourg en janvier 2006. Elles vous emportent, à travers une mise en scène très froide, comme épurée, d’une redoutable efficacité, jusqu’à vous couper le souffle...Vêtue d’un chemisier blanc à manches courtes, d’une jupe droite bleue pâle avec une ceinture, et de petites chaussures de collégienne, l’héroïne, Ersilia DREI (jouée par la jeune actrice Cécile COUSTILLAC) apparaît sur scène dès le début de la pièce, avant même que le décor ne s’installe, pour ne plus la quitter. Cette silhouette toute mince, bien frêle, semble perdue et prise au piège d’un monde hostile et étranger, imprégné par le mensonge et les rumeurs, qui va la détruire. Mais elle domine, avec une force incroyable, toute la représentation.Des cheveux fins, très raides, presque blonds, le visage grêlé detâches de rousseur (comme Isabelle HUPPERT), Cécile COUSTILLAC, est avant tout une présence, une musique, une voix douce au phrasé envoûtant, si proche et si lointaine à la fois, si profonde…Le point de départ de l’histoire, celle d’une nurse renvoyée après le décès accidentel de l’enfant qu’elle gardait, est simple. Mais à partir de ce fait divers, relaté par les journaux, une situation àplusieurs niveaux, qui peut parfois sembler improbable, s’installe et se déroule. La force et le naturel de cette jeune actrice, formée à l’école du TNS, nous font croire que l’intrigue qui se déroule est la vérité.Son attitude, ses gestes parfois si coupants, ses mots brefs :« Voilà, c’est comme ça… », font flotter le parfum indicible de lamort, toujours présente, qui s’avance et va finalement triompher.Ersilia s’approche à la fin avec sa valise, tout au bord de la scène, presque dans la salle, si fragile face à la multitude, pourtant le regard droit, dans les yeux de chaque spectateur. Et chacun, comme hypnotisé, peine à respirer. Ses mots seuls brisent un silence enveloppant. Un moment d’éternité, de temps suspendu… Elle nous interpelle pour nous convaincre de sa vérité, de l’impasse dans laquelle elle se trouve. Elle était devenue le jouet de trois hommes, qui voulaient profiter de sa détresse. Mais elle est parvenue à s’en abstraire. Elle a quitté leur monde pour se rapprocher de l’essentiel de la vie. Les plaisirs de la séduction et des relations amoureuses lui sont devenus futiles. Le moment de la confession rédemptrice estvenu. Avant la mort, brutale, inévitable, énigmatique, irréversible,qui lui redonne enfin le contrôle d’elle même, sa dignité, sa liberté. Elle la place au-dessus de tous ces hommes, finalement très banals, et de leur désir.La pièce a déroulé ses séquences, inexorablement, jusqu’à un épilogue que chacun redoutait. J’aurais voulu continuer à me nourrir de votre voix si pénétrante ; je sais que c’est impossible…La lumière revient, quelques secondes nécessaires de silence s’écoulent…, avant qu’éclate le feu des applaudissements. Tous les acteurs reviennent sur scène. Cécile COUSTILLAC, encore pénétrée par son rôle, a le visage sévère. Elle court si vite, mécaniquement, qu’on se dit qu’elle va nécessairement revenir. Au bout de quelques minutes, au 3e passage, sous la chaleur des applaudissements qui redoublent elle sourit enfin, baignée par le triomphe, le visage illuminé de bonheur. Comme si elleétait parvenue à quitter le destin tragique d’Ersilia, enfin délivrée,redevenue elle même. Magie du théâtre…

Chronique Fraîche