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Mois Après Mois

Festival d'Avignon

22 octobre 2006 7 22 /10 /octobre /2006 10:34
CLAIRE RADIOSCOPIE D'UN CONFLIT INTÉRIEUR

Un cabinet luxueux bien que dépouillé. Antichambre reliant les appartements de Bérénice et de Titus. Toute la pièce, sobrement mise en scène par Jean Louis Martinelli, s’y concentrera. Au centre de ce cabinet, une vasque d’eau qui sert de miroir. Antiochus (Hammou Graïa) peine à s’y reconnaître. Longtemps rongé par un amour muet pour Bérénice (Marie-Sophie Ferdane), il s’apprête enfin à lui déclarer sa flamme. Elle, Reine de Palestine, n’en a cure. Elle ne conçoit l’hyménée qu’avec Titus (Patrick Catalifo), qui le lui rend bien. Mais ce dernier, devenu Empereur à la mort de son père, ne peut, en vertu des lois romaines, épouser une étrangère.

Photo © DR

Tragédie du dilemme, entre une nécessité politique et une passion privée, cette oeuvre atypique de Racine délaisse la relation amoureuse pour explorer autant de rapports de soi à soi. Elle ne montre ni sang, ni violence, si ce n’est intérieure. « De l’intime comme champ de bataille », écrivait Roland Barthes à ce sujet. « Quel caprice vous rend ennemi de vous-même ? », demande ainsi Arsace, son valet, à Antiochus.

Après Andromaque il y a deux ans, Jean Louis Martinelli, le patron du Théâtre Nanterre –Amandiers, poursuit son exploration de l’œuvre du si classique poète français. Avec pour principal mérite de déjouer parfaitement les pièges de l’alexandrin. Evitant tout maniérisme, cette pièce montrée à Nanterre restitue au texte tout son sens et libère les comédiens. Avantagée par les traits de Marie-Sophie Ferdane, Bérénice, bien qu’accablée, ne se dépare jamais de la plus grande dignité. Hammou Graïa est un Antiochus presque souffreteux, au bord de l’implosion. Patrick Catalifo surtout, se consumant littéralement sur scène, excelle à montrer le long travaille de sape intérieure que subit Titus, résolu à suivre son destin public. Servie sur un plateau bi-frontal, le public ne perd rien de cette radioscopie d’ego drapés, en proie au morcellement, et précipités dans une vertigineuse descente jusqu’à être anéantis. D’une grande clarté.

Hugo LATTARD (Paris)

Bérénice.
De Jean Racine
Metteur en scène Jean-Louis Martinelli
Avec Patrick Catalifo, Marie-Sophie Ferdane, Zakariya Gouram, Hammou Graïa, Mounir Margoum.

Théâtre Nanterre-Amandiers.  Théâtre Nanterre – Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso 92022 Nanterre
Réservation : 01 46 14 70 00 – Jusqu’au 19 novembre 2006


Notes de mise en scène de Jean-Louis Martinelli :

Notes sur le premier acte, du 25 avril au 8 mai 2006

Travailler sur Bérénice, Titus, Antiochus, c’est aussi se souvenir de la douleur à choisir, de la paralysie face à un acte à poser et de l’immense douleur que cette impossibilité procure. Et pourtant, dira-t-on, ces hommes et ces femmes sont des êtres de pouvoir. Mais de quel pouvoir s’agit-il ? De celui que les autres leur prêtent, non de la réelle perception qu’ils ont d’eux-mêmes, le pouvoir n’est qu’image, et certainement pas un état de fait qui soit à même de rassurer.

Racine n’interroge pas la relation amoureuse mais le fond des âmes et des corps passionnés, dévorés par l’esprit de la conquête, de possession et qui passe sur le terrain même de l’intime ou leurs défauts de constitution. Il est donc tout à fait juste de parler de ce théâtre comme champ de bataille, de voir les personnages en guerriers de l’amour, larmes de rage, de folie à travers lesquelles le corps s’échappe. La préoccupation de l’autre, la tendresse n’ont guère de mise, Antiochus même ne parle pas du bonheur de Bérénice, il désire que son regard se tourne vers lui et s’incline devant Titus le conquérant en se dévorant de l’intérieur. L’expression de son amour l’amènerait à résister à l’Empire mais il est tout entier dévoré par Rome et ses sens. Rome et Titus lui ont pris sa terre et « sa femme », il ne reste de lui que l’enveloppe ; depuis cinq ans, il se terre et se tait.

 V 1 : « Arrêtons un moment ».
Faire démarrer une pièce par le verbe arrêter est tout simplement magnifique. Postulat esthétique, le spectateur est avec Arsace invité à se poser. Antiochus appelle à la réflexion en même temps qu’il se fixe en ce lieu. Dès lors, nous sommes prévenus, l’action ne sera pas le moteur de l’œuvre. La fiction présentée démarre sur un arrêt sur image. Dès le générique, nous sommes en mode pause.

Dès son arrivée Anti-ochus se retrouve dans l’entre deux, physiquement.
Il s’inscrit en cet espace, couloir, trait d’union entre Titus et Bérénice, cabinet, abri de leurs conversations amoureuses. Dès le départ, il est au cœur de l’intimité du couple, et s’immisce en un lieu qui très certainement ne peut qu’exciter son sentiment d’exclusion, bien que protégé de Titus et de Bérénice.
Gêne, angoisse, plaisir masochiste, mêlés au désir impérieux d’abattre in extremis, avant le couronnement de Bérénice sa dernière carte. Antiochus pourra hésiter à entrer. Pas plus que Titus ou plutôt tout autant que lui, il ne peut s’adresser directement à Bérénice et use du concours d’Arsace comme entremetteur.

V 135 – 136 : « Tant d’amis nouveaux que me fait la fortune ».
Bérénice ne semble pas dupe de l’agitation qui se déploie autour d’elle, future impératrice. D’autant qu’elle connaît les travers des coulisses du pouvoir. Surtout ne pas montrer Bérénice comme une coquette qui pourrait se glorifier de son sort. Le principe de base, comme dans toutes les tragédies, concernant les protagonistes principaux est de considérer qu’ils sont entièrement dans ce qu’ils disent au moment où ils le disent. C’est d’ailleurs ce qui parfois produit des effets comiques lorsque des retournements s’opèrent en particulier de la fin d’une scène au début de la suivante (passage de fin de Acte I scène2 à Acte I scène 3 « Eh bien, entrerons-nous ? ».
 Cette première apparition de Bérénice est presque joyeuse lorsqu’elle retrouve cet ami si fidèle. Reproche affectueux de son absence.
 
1er mouvement : assomption de Bérénice. Fin du cauchemar.
V 135 - 177
Le premier mouvement de la scène va de 135 à 177 ou Antiochus ne dit que deux phrases (3 vers) là ou Bérénice en énonce 39.
Bérénice annonce à Antiochus, son ami, la bonne nouvelle. Tous les malheurs sont derrière elle, car depuis que Titus a honoré la mémoire de son Père, depuis la cérémonie elle a repris sa place. Au cours de ce début de scène, le spectateur bien sûr prévenu des sentiments d’Antiochus ne peut qu’éprouver avec lui, car il sait ce que Bérénice ignore encore, la cruauté objective des paroles de Bérénice. Cruauté qui sera d’autant plus grande que Bérénice semblera se dévoiler, se confier comme elle ne le fait sans doute avec personne d’autre.

V 182 : « Il fallait partir sans la revoir ».
L’Etat de confusion d’Antiochus est extrême, Bérénice le décrit d’ailleurs : « vous vous troublez et changez de visage ». A tel point que les mots semblent sortir de sa bouche sans contrôle et que Bérénice pareillement troublée ne les relève pas.
Jouer ce vers non comme une aparté mais face à face. Pensée secrète qui s’énonce, réflexion à haute voix, bulle de bandes dessinées.
Bérénice doit en cet instant lui apparaître comme présente absente, là en face mais déjà pure image souvenir, inatteignable.

V 210 - 233
Antiochus reprend le récit de guerre que nous avons entendu d’Arsace. Il est frappant de voir à quel point il minimise son action comparée à celle de Titus, comme s’il avait lui même intégré les représentations de Bérénice.
Simplement, il se dévalorise, ne prend pas sa place, se posant en victime amoureuse, fait l’éloge de Titus et ne peut qu’accroître l’admiration que Bérénice peut lui porter. A cet égard, il est une constante chez Racine et ses héroïnes qui consiste à associer les images des héros combattants et victorieux, voire brutaux et couverts de sang aux forces désirantes et érotiques qu’elles génèrent. Ainsi en allait-il pour Andromaque faisant le récit du siège de Troie et relatant les exploits de son vaillant Hector.

V 260 : « Qui doit avec César, unir ma destinée ».
Bérénice répond à Antiochus comme femme d’Etat. Elle paraît maîtriser ses émotions ; aussi bien sa colère, que le moindre trouble. Son autorité froide est la pire violence que puisse recevoir Antiochus. Tout comme si elle acceptait sa démission en femme d’Etat, capable de garder un secret elle le fait taire et le renvoie, le culpabilisant même.

« Titus vous chérissait, vous admiriez Titus ».
Bérénice suppose la duplicité d’Antiochus, les deux derniers vers étant sans conteste les plus terribles, où elle signifie même à Antiochus qu’il n’existait que comme double de Titus mais jamais en première personne. Tu ne vaux que par la lumière que Titus dépose sur toi, Tu ne peux être que témoin de mon couronnement comme tu l’as été des exploits de Titus. Toi, Antiochus est condamné à regarder, à être passif.
Antiochus a parfaitement reçu, compris et intégré les attaques de Bérénice.

« Je fuis des yeux distraits
Qui me voyant toujours, ne me voyaient jamais »
Antiochus s’est fabriqué seul un amour, il s’est enfermé dans cette image et part encore avec elle, vers le silence, dans l’attente de la mort.
Au cours de cette scène, Bérénice passe de la joie du couronnement proche, à la stupéfaction, l’incrédulité, le trouble même pour finalement se poser en impératrice déjà au pouvoir. En fait, Antiochus la précipite encore plus avant dans le rôle qu’elle se croit attribué. La pression d’Antiochus balaie ses propres inquiétudes et radicalise son attitude.

La Structure

Il y a trois Méditerranées dans Racine : l'antique, la juive et la byzantine. Mais poétiquement, ces trois espaces ne forment qu'un seul complexe d'eau, de poussière et de feu. Les grands lieux tragiques sont des terres arides, resserrées entre la mer et le désert, l'ombre et le soleil portés à l'état absolu. Il suffit de visiter aujourd'hui la Grèce pour comprendre la violence de la petitesse, et combien la tragédie racinienne, par sa nature « contrainte », s'accorde à ces lieux que Racine n'avait jamais vus : Thèbes, Buthrot, Trézène, ces capitales de la tragédie sont des villages. Trézène, où Phédre se meurt, est un tertre aride, fortifié de pierrailles. Le soleil fait un extérieur pur, net, dépeuplé ; la vie est dans l'ombre, qui est à la fois repos, secret, échange et faute. Même hors la maison, il n'y a pas de vrai souffle : c'est le maquis, le désert, un espace inorganisé. L'habitat racinien ne connaît qu'un seul rêve de fuite : la mer, les vaisseaux : dans Iphigénie, tout un peuple reste prisonnier de la tragédie parce que le vent ne se lève pas.
Roland Barthes - Extrait de : Sur Racine aux éditions du Seuil

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Published by RUEDUTHEATRE - dans À Paris 2006-07
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