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Festival d'Avignon

2 novembre 2006 4 02 /11 /novembre /2006 14:38
UNE RÉFLEXION SUR LE LANGAGE ET LES MAUX

Sur le mode de la conférence, deux experts en blouses grises vous préviennent. Vous n’êtes pas conviés à écouter une histoire mais à assister à une action théâtrale. Une débauche de faire à laquelle le public participe, pour contourner les mots, si suspects aux yeux de Peter Handke.

Influencé notamment par les travaux du philosophe Wittgenstein, son compatriote, l’auteur autrichien n’a eu de cesse d’interroger les propriétés du langage. Y compris du langage théâtral. « Y a-t-il un seul mot de moi dans ce que je dis ? », demande Samuel Beckett dans L’Innommable. Pour mettre à jour cette question, Peter Handke s’est inspiré d’un fait divers réel, survenu Outre-Rhin au début du XIXe siècle, et dont la singularité a suscité quantité d’interprétations, de Verlaine à Werner Herzog ou François Truffaut.
 Photo © Bellamy

Kaspar Hauser a été retrouvé sur une place de Nüremberg. Après avoir passé toute son existence dans un cachot, enfermé par un geôlier qu’il n’a jamais vu. Le jour de sa découverte, il portait une lettre adressée au commandant des chevaux légers de la ville, et ne savait dire qu’une seule phrase : « cavalier veut comme père été ». Au delà, son esprit était vierge. Peter Handke s’est approprié cette histoire pour se concentrer sur l’émergence de la pensée, les méfaits de l’avènement aux mots. Comment le langage se retourne contre l’homme ? En quoi est ce un instrument d’asservissement ?
Extrêmement stimulant quoique ardu, ce texte de Handke dénonce l’oppression que subit l’homme civilisé, jusque dans ses retranchements ontologiques. Qu’a-t-il de personnel, lui qui ne peut (se) concevoir qu’au moyen d’un ordre général et prédéfini d’outils pour le faire ?

Sur la scène du théâtre Gérard Philippe, Gaspard (Olivier Werner ) vient, comme un enfant sauvage, se cogner contre le décor aseptisé et rigide d’une institution appelée à l’éduquer. Cette institution est à ce point sûre de la légitimité de son fait qu’elle se donne en spectacle. Le public joue son rôle. Celui de témoin d’une expérience à la rigueur scientifique. Sous ses yeux, Gaspard sera sans cesse soumis à des stimuli, tenu d’apprendre, de répéter, de se conformer.

Jouer avec le langage ou se jouer de lui ?

Actuellement en tournée, créée la saison dernière au Centre dramatique national de Nancy dont il est le metteur en scène associé, la pièce de Richard Brunel s’applique à briser « l’illusion théâtrale » que dénonce Handke. Notamment par une utilisation, non seulement du plateau, mais de tout l’espace du théâtre qui lui est imparti. L’attention de Richard Brunel se porte sur les deux issues potentielles de cette entrée au monde par le langage. La fabrication d’un monstre, ou l’émergence d’une poésie. « J’aimerais devenir comme celui qu’un autre a été un jour », acquiesce Gaspard face à ses tuteurs. Pourtant, il se rend bien compte que plus il est construit, plus il devient artificiel. Bien qu’au départ, il ne soit rien.

A rebours du traitement ludique et d’une froide ironie de la mise en scène, l’humanité de Gaspard apparaît de façon liminaire entre ce rien et son identité, qui est projetée sur lui de l’extérieur. Il en va ainsi, lorsque, très justement interprété par Olivier Werner comme étranger à lui même, il erre gauche et rétif dans cet espace, peinant à se soumettre à l’ordre qui s’impose à lui. Mais tout comme la mise en scène ouvre des échappatoires au sein du théâtre, Gaspard a une salutaire porte de sortie. Si le langage s’est joué de lui, il lui reste à son tour la possibilité de se jouer du langage. L’apanage des poètes.

 Hugo LATTARD (Paris)

Gaspard
De Peter Handke
Metteur en scène Richard Brunel
Avec Olivier Werner, Nicolas Cartier, Julio Guerreiro, Anne Rotger

Théâtre Gérard Philippe Saint-Denis, 59 boulevard Jules Guesde 93207 Saint-Denis
Réservation : 01 48 13 70 10
Jusqu’au 12 novembre 2006.

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Published by RUEDUTHEATRE - dans À Paris 2006-07
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THEATRE PASSION 13/11/2006 19:28

Gaspard de Peter Handke, au Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis, dans une mise en scène de Richard Brunel
Une immersion au cœur d’un étrange voyage : l’apprentissage du langage
Peter Handke et Richard Brunel ne proposent pas aux spectateurs de suivre le déroulement d’une intrigue. Ils cherchent à leur faire vivre une « expérience théâtrale. » C’est d’ailleurs ainsi que la chose leur est présentée, explicitement, dès le début de la représentation.
Gaspard, inspiré de l’histoire vraie de Kaspar Hauser, l’adolescent mystérieusement surgi de nulle part en cette fin d’après-midi de mai 1828 sur une place de Nuremberg, va progressivement sortir de la gangue pour accéder à l’humanité, en s’appropriant la maîtrise des mots et donc la pensée.
L’on pourrait songer à Verlaine (la chanson de Gaspard), Truffaut (l’enfant sauvage) ou Werner Herzog (l’énigme de Kaspar Hauser). Mais il ne s’agit pas ici d’une forme poétique ou de cinéma. La pièce, truffée de didascalies d’une précision redoutable, est aride, complexe, difficile. La mise en scène de Richard Brunel la rend accessible et fascinante. Elle vous immerge, non pas sans douleur, dans un océan de mots, de musique, de sons, de lumières et d’espaces sans cesse étendus et transformés, qui font disparaître toute frontière entre la scène et le public.
Une musique, d’abord imperceptible, puis lancinante, l’adagio du concerto pour piano et orchestre n° 23 en la majeur de Mozart, déjà présente avant même que la pièce ne commence, vous accueille. Elle vous enveloppe dans une couleur très prégnante  et un profond mystère, qui vous accompagne tout au long du parcours initiatique de Gaspard.
Au commencement était le verbe…
Cette première perception musicale s’enrichit bien vite par celle de la profusion des mots. Gaspard, joué par l’acteur Olivier Werner, prodigieux, ne cesse de répéter, dans un essoufflement, la seule phrase qu’il vient d’apprendre : « J’aimerais, devenir, comme celui, qu’un autre, un jour, a été ». Il l’exprime dans une tension corporelle extrême, avec angoisse, douleur, hésitation, inlassablement, comme une nécessité. Ces mots énigmatiques se mélangent avec le discours très structuré, prononcé à haute et intelligible voix, par une équipe de savants, d’une grande froideur, sûre de son bon droit. Incarnés par deux hommes et une femme, on ne sait jamais vraiment s’il convient de les regarder comme des comédiens ou des présentateurs ? Ils s’adressent directement à la salle, avant de vous faire ressentir la présence de cette créature inhumaine, recroquevillée sur la chaise d’une chambre d’hôpital grise et aseptisée, toute en enfilade, nimbée derrière un tulle blanc arrondi, qui semble la placer à une distance infinie.
La fin de cette première partie est violente, agressive. Tout se conjugue. Les mots sont réitérés sans cesse, de plus en plus vite, de plus en plus fort, comme « une torture verbale » nous précise l’auteur, jusqu’au vertige de l’écoeurement. La musique et les bruits s’amplifient. Les rideaux se déplacent. Le noir et la lumière crue alternent pour se confondre. C’est comme un orage, une tempête. Avant que le calme ne revienne…, et que les spectateurs soient invités à venir occuper un autre espace, en traversant les coulisses, sur les deux bords de la scène.
Une interrogation sans réponse : spectateurs ou complices ?
L’image extérieure d’un hôpital est immédiatement remplacée par celle d’un laboratoire où va se dérouler en leur présence les différentes étapes d’une expérience scientifique. Gaspard se transforme peu à peu. Il joue avec les mots, leur sonorité, l’ambivalence des significations, leur poésie parfois, qui surgit au détour d’un chemin. Il construit sans cesse de nouvelles phrases, découvre la complexité, prend de l’assurance, et échappe peu à peu au contrôle de ses « tortionnaires ». La maîtrise du langage lui a permis de s’émanciper et d’aller au-delà même de sa condition d’homme. En recueillant les paroles du monde auprès des spectateurs avec un micro, avant de s’adresser à eux, tel un prédicateur, perché en haut d’une tribune surplombant les gradins où ils se trouvaient à l’origine, transformés en une colline de neige, il leur apparaît soudain sous le visage effrayant de la barbarie qui commence à poindre. Gaspard devenu homme, semble redevenir comme étranger à lui même.
Accepter de se laisser envahir par la confusion d’un malaise jubilatoire 
Les perceptions de l’espace et les distances ont été brouillées dans tous les sens. Au cours d’un bref entracte, appartenant à la représentation, les spectateurs sont invités à descendre sur la scène pour se placer au même niveau que les acteurs, comme dans un cocktail, autour d’une longue table. Et un étrange parfum se met à flotter. Car le malaise des uns, s’agrège à la jubilation des autres, désormais totalement immergés au cœur de cette expérience théâtrale très particulière.

Chronique Fraîche