Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Retrouvez nos critiques théâtrales sur :
Les informations sur nos cours d'improvisation théâtrale à Paris :

Musarder



Inscrivez-vous
au Club des abonnés (gratuit)




Découvrez nos cours d'improvisation théâtrale

Tous niveaux - 7e année

Les inscriptions sont ouvertes pour les cours d'improvisation à Paris qui débutent en septembre. Au choix, en français ou en anglais.



Nouveau !

Rejoignez notre cours d'impro en anglais :



Coaching prise de parole

           

Mois Après Mois

Festival d'Avignon

12 novembre 2006 7 12 /11 /novembre /2006 21:06
LES LETTRES DU DÉSESPOIR

Les Lettres de Ville-Evard
furent écrites par Antonin Artaud lors de son internement dans cet asile situé à la lisière de Paris. Le vaste complexe d’austères maisons en briques créé en 1863, lorsque est institutionnalisé le traitement de la folie, est aujourd’hui promis à la fermeture. N’y subsistent plus que quelques patients.


Antonin Artaud y séjourna de 1939 à 1943. Après l’hôpital psychiatrique de Sainte-Anne, à Paris, avant celui de Rodez. Le diagnostic du mal qui toute sa vie a consumé Artaud a donné lieu à un débat entre spécialistes encore ouvert. Dépression ? neurasthénie aiguë ? Dues ou non à une syphilis ou confortées par l’acharnement thérapeutique dont il a été l’objet ? Il reste qu’atteint de graphorrhée, il écrivit à Ville-Evrard quantité de lettres. Adressées entre autres à sa mère, à Adrienne Monnier, gourou parisienne de la littérature d’avant-guerre, ou encore à Adolf Hitler… La plupart n’étaient jamais envoyées et furent détruites. Certaines ont été jointes à son dossier médical. Une quinzaine seulement ont été publiées.

Dans ces lettres, il est sans cesse question de la menace que font peser sur lui les « initiés » ou les « doubles ». Ainsi Jean Sébastien Bach ne serait pas l’auteur des œuvres qui lui sont communément attribuées. Elles sont le fruit de son double. « Seuls les non initiés l’ignorent ». Même à ses proches, un florilège d’invectives. Au peintre Balthus, par ailleurs son scénographe : « tu n’es devant moi que l’ombre d’un morpion. » Dans un courrier adressé aux masses : « je suis votre irréconciliable ennemi, depuis que les initiés et leurs spectres me tiennent prisonniers dans les asiles d’aliénés français ».

Une performance d’une rare intensité

Depuis maintenant deux ans, la compagnie Vertical Détour, fondée et dirigée par Frédéric Ferrer, s’est établie en résidence à Ville-Evrard. Alternant créations et ateliers auxquels participent patients et personnels soignants. « Je pense que ces lettres méritaient d’être entendues. De par ce qu’elles disent sur Artaud, sur la maladie, sur la paranoïa, le désespoir ou le désir, elles sont importantes », estime Frédéric Ferrer.

Dans l’ancien magasin des cuisines de l’hôpital, pièce vide et basse de plafond, le comédien Stéphane Schoukroun ne se contente pas de les lire. Il les incarne à l’estomac, secoué de spasmes et l’œil torve, pour donner corps à un esprit sujet à la psychose, en proie au délire paranoïaque le plus aigu. En une performance d’une rare intensité. Ses déplacements dans cet espace nu ont tôt fait de le peupler des ombres qui tourmentent Artaud. Parfaitement maître de ses ruptures, Stéphane Schoukroun alterne moments d’orages et d’accalmies, où la folie n’est que tapie. Entre chaque lettre, il recouvre son identité, ne cherchant pas à interpréter Artaud. Ce dernier contestait à ses médecins le droit de discuter de la légitimité de ses délires, selon lui aussi logiques que toute autre succession d’idées émanant d’un cerveau humain. Avec plus de mordant, il s’insurgeait contre la mise au ban des « aliénés » au sein des institutions semblables à Ville-Evrard. Leur principe de relégation, analysé par Foucault, a été depuis combattu. Pour céder le pas à des unités de soins plus petites, rapatriées vers les centres. Le cas Artaud a contribué à inspirer ce travail de réforme. « L’asile d’aliénés, sous le couvert de la science et de la justice, est comparable à la caserne, à la prison, au bagne », écrivait-il. La restitution dans l’ordre chronologique de ses courriers atteste que son état n’a fait qu’empirer. Que l’isolement ajoutait à sa souffrance. Comme son incapacité à cerner ses traitements alimentait sa paranoïa.

Plus question de poèmes

Au docteur Léon Foux, il dénonce « le crime abominable perpétré contre moi, à toute heure, sur le point d’être consommé ». « Il ne peut plus être question pour moi de poèmes », ajoute-t-il. Pourtant certaines lettres émeuvent par leur beauté lyrique : « toutes les cavernes de l’enfer sont ouvertes », écrit-il à Jean Paulhan à qui il demande de l’héroïne. Cinquante grammes au minimum. Il est bientôt question de démons, d’un vaste complot pour lui nuire, accaparant sous l’égide du Mal, le monde tout entier. A de rares exceptions près, comme son amour de jeunesse Jenica Anastasiu. A qui il confie : « je n’en peux plus de douleurs et d’offenses ».

D’un tel spectacle, le public ne sort pas indemne. Confronté à bout portant à cette expression brute d’une souffrance paroxystique, d’un profond désespoir, d’un épuisement sans rémission, il n’a d’autre échappatoire que le rire. Un rire fou. Lorsque par exemple, Artaud énumère la liste des commissions, détaillée jusqu’à l’absurde, qu’il souhaite se voir envoyées. Pendant une heure très dense, Stéphane Schoukroun court ainsi sur le fil d’un rasoir aux versants poignants ou hilarants. Bouleversants en tous les cas.

Hugo LATTARD (Paris)

Les Lettres de Ville-Evrard, d’Antonin Artaud
Mise en scène de Frédéric Ferrer
Interprété par Stéphane Schoukroun

Les Anciennes Cuisines EPS de Ville-Evrard, 202 avenue Jean Jaurès 93330 Neuilly-sur-Marne Réservations : 01 43 09 35 58

Partager cet article

Repost 0
Published by RUEDUTHEATRE - dans À Paris 2006-07
commenter cet article

commentaires

Chronique Fraîche