D’ÉTERNELS ÉPHÉMÈRES Servie sur un plateau, la vie. Sur des plateaux, des vies. Une multitude de plateaux pour une multitude de vies ? En tout cas, la Vie. Sept heures durant. Et ces vies-là sur ces plateaux-là, nous pourrions les regarder passer inlassablement, insatiables que nous sommes devant ce défilé où les vies de chacun deviennent les vies de tout un chacun.
Sept heures qui, parce qu’elles en ont précisément, plus que l’indéfectible teneur, le souffle originel, pourraient durer toute une vie. Et lorsqu’à la brune, s’achève le spectacle au cœur de la Cartoucherie de Vincennes et que nous nous retrouvons dans les rues de Paris, attentive plus que de coutume au moindre détail et ivre de lointaines réminiscences, nous sommes étonnée de ces gens que nous croisons, de ceux-là et de tous les autres, exclus des planches semble-t-il ce soir-là au seul gré du hasard, comme pour corroborer une fois encore, à moins que ce ne soit pour l’infléchir, l’adage séculaire selon lequel le monde est un théâtre.

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Car ce 7 janvier, le théâtre, c’était le monde. Et c’est bien du reste à cette intrusion toute suggestive du spectateur dans la pièce que semblent convier les deux courtes pauses au sein des deux longues séquences : les enfants de la balle tirant deux belles carrioles garnies de carafes d’eau pure, de biscuits dorés et de fruits secs moelleux, au milieu d’un public lui-même invité à se désaltérer et à se sustenter. En cela, la brillante interprétation de ces comédiens du Soleil ne puiserait-elle pas sa magistrale puissance sensorielle dans cette faculté insoupçonnée qu’ont tous les acteurs à entretenir l’illusion que leur jeu n’en est pas un ?
Un vent d'éternitéUn vent d’éternité souffle donc sur ces
Éphémères. Le trait d’union entre la salle et la scène a bien plus que le luxe de l’artifice. Si bien que sur scène les tourneurs sont aussi les tournés, les pousseurs les poussés la lumière dans l’ombre et l’ombre dans la lumière, et dans la salle les regardants les regardés. De là cette insoluble difficulté à distinguer la maîtrise de l’improvisation d’une liberté absolue de l’écriture : mais l’une pouvait-elle légitimement s’envisager ici indépendamment de l’autre ?
Bancs d’école, bancs d’église ou de cour d’assise, où sommes-nous véritablement, nous ne le savons pas ou plutôt nous ne le savons que trop bien, tant ces profonds gradins ornés de minuscules globes phosphorescents évoquent, par leur sépulcrale hauteur, le cercueil de notre heure dernière. De part et d’autre d’un long couloir métamorphosé en plateau pour l’occasion, à l’image de deux rives du bord desquelles l’on contemplerait le flux et le reflux, le sac et le ressac d’un fleuve, nous sommes à la fois juge et partie. D’un(e) procès(sion) au sens étymologique du terme qui se tiendrait dans le même temps "en" et "hors" de nous : le procès de toute une vie, la nôtre. Et si ce procès est certes celui du quotidien, à aucun moment ne nous effleure l’idée d’un quelconque parallèle avec l’un ou l’autre de ces écrivains, penseurs ou dramaturges du quotidien… Ce qui se déroule devant nos pupilles dilatées est proprement sans référence : il ne s’agit plus là du quotidien de tous les jours mais, bien au-delà, du quotidien d’une vie, du reflet parfait de toute existence, celui-là même qui réfléchirait des épreuves plus précises et plus générales que le quotidien du quotidien, qui ressortirait davantage à des sensations visuelles, auditives, gustatives, olfactives ou kinesthésiques, qu’à de prétendus concepts.
Ad vitam aeternamC’est dire si le particulier se résorbe dans l’universel lorsque l’humain interpelle l’humain : ces histoires, ces atmosphères, ces personnages, quiconque les reconnaît sans pour autant les avoir connus ; tous, nous les avons sentis, pressentis, ressentis et ce, bien que l’élément catalyseur de l’émotion ne soit pas forcément identique pour chacun d’entre nous : ainsi de «
La Ferme d’à côté » où, pour l’un, ce sera le vin dans une bouteille en plastique, pour l’autre l’écuelle du chien dans la cuisine, pour un troisième les mains calleuses du paysan ; ainsi également de
« L’Anniversaire de Sandra », avec le gâteau coloré, l’enfant endormie sur les genoux d’un travesti ou la diffusion de King Kong sur le petit écran… Mais, pour tous et pour toujours, l’ensemble aura l’effet-choc d’une reviviscence, d’une immersion dans le monde de l’enfance.
Tout le premier recueil des
Éphémères parvient à multiplier de la sorte ces expériences aux confins du parapsychique : rarement perçu comme tel dans la vie, le phénomène trouverait là son aboutissement unique au théâtre. Loin des préoccupations souvent trop intellectuelles que suscite un décor minimaliste, les univers successifs, ici, se ressemblent ou ne se ressemblent pas, qui regorgent d’objets au pouvoir tout aussi évocateur et rétroactif qu’un visage, une attitude, une parole, un silence, une situation d’énonciation ; tout aussi percutant que cet espace en perpétuel mouvement constitué d’appartements, de maisons, de jardins, de parcelles, d’institutions, de grèves marines, de chambres que l’on agence, que l’on ajoute ou que l’on retranche au fil des entrées et des sorties latérales, du cadre énonciatif et de la distance focale ; tout aussi rassurant que la présence du musicien juché sur son estrade auquel, de temps à autre, nous jetons une œillade discrète mais franche.
Et à ceux dont nous sommes, partisans repentis de la sobriété, nous parlerons désormais d’un tellement réel qu’il trouble parfois plus qu’il ne touche, et convoque en éclaireur les abysses insondables de l’inconscient. Alors, oui, ce théâtre-là change la vie. Ariane Mnouchkine est là, qui prend des notes sans discontinuer à toutes les représentations depuis plus de quinze jours sans doute, et ne serait-ce que pour cette raison décisive et suffisante, nous gageons que le work in progress balaiera sous peu certaines longueurs du second opuscule et que l’aventure théâtrale d’aujourd’hui qui n’est déjà plus celle d’hier n’est pas encore celle de demain. Parce que la vie passe, que les plateaux s’espacent, que les hommes trépassent…
Zoé PONT (Paris)
Vu à Paris le 18 janvier 2007 - Lire aussi la chronique de notre journaliste Hugo Lattard.
Les Éphémères, une création collective du Théâtre du Soleil
Mise en scène : Ariane Mnouchkine
Avec : les comédiens du Théâtre du Soleil
Musique : Jean-Jacques Lemêtre
Costumes, tentures et tapisseries : Nathalie Thomas, Marie-Hélène Bouvet, Annie Tran et Chloé Bucas
Création lumière : Cécile Allegoedt et Cédric Baudic
Régie : Hélène Cinque, Pauline Poignand et Emmanuel Dorand
Photographies : Charles-Henri Bradier
Théâtre du Soleil Cartoucherie de Vincennes Route du Champ-de-Manœuvre 75012 PARIS Réservation : 01 43 74 24 08
Y aller : voir le
plan que nous vous proposons.
Dates : du 27 décembre 2006 à mars 2007 (dates de fin exactes encore à déterminer), les mercredi, jeudi et vendredi à 19h30 (version simple), le samedi à 15h et à 19h30 (deux versions simples, à voir ensemble ou isolément), le dimanche à 13h (version double)
Sites du Théâtre du Soleil :
www.theatre-du-soleil.fr et
www.lebacausoleil.com
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