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Festival d'Avignon

2 avril 2007 1 02 /04 /avril /2007 15:32
MOTS D'HIER, MAUX DE TOUJOURS

Le directeur du TNS, Stéphane Braunschweig, ne se proposait pas de reconstituer la forme naturaliste présentée lors de la création de cette avant dernière pièce de Tchékhov, par Constantin Stanislavski, au Théâtre d’Art de Moscou en 1901, ou celle plus récente de Peter Stein en 1988. Animé par le désir de faire surgir de nouvelles approches, il a préféré révéler la signification moderne du texte, à travers l’exploration de ses sens cachés.

Par fidélité à un auteur qu’il juge essentiel, Braunschweig s’évertue aussi, dans le même temps, à respecter parfaitement l’intégrité d’une œuvre reflétant sur certains points la couleur d’une époque disparue, et la plupart des didascalies, comme s’il s’agissait d’une partition de musique.

Évocations modernes d’une ancienne partition de musique

La scénographie lui a offert la possibilité d’osciller entre ces deux exigences contradictoires. Le décor abstrait de La Mouette, qu’il avait conçu en 2001, fait ici place à la juxtaposition d’éléments classiques et modernes, soigneusement partagés grâce à des jeux d’ombres et surtout de lumières. On sait que l’histoire se déroule en quatre tableaux, sur quelques brèves années. D’abord une salle à manger russe, début de siècle, d’une maison bourgeoise de province, éclairée par le soleil de midi, laquelle constitue un second espace de jeu, par delà l’immensité d’un avant-plan presque vide et blanc. La scène s’épure et s’assombrit ensuite sous la neige au dehors, en conservant ces deux éléments, inversés. Avant de se restreindre au cœur d’une nuit d’incendie, sous la forme d’une chambre à deux lits. Et de réapparaître, en tous ces éléments, comme une mosaïque démultipliant les séquences, qui serait chère au cinéaste Cédric Klapisch.
 Photo © Elisabeth Carecchio

Sans crainte d’anachronismes, Stéphane Braunschweig accentue cette dualité classique et moderne en jouant avec les costumes des personnages. Les militaires conservent leurs uniformes vert olive et leurs galons dorés de l’armée tsariste tout au long de la pièce. Tandis que les trois jeunes sœurs abandonnent progressivement, dès le deuxième acte, leurs belles robes longues de la mode belle époque, pour revêtir des jupes, des pantalons, des chaussures et des bottes d’aujourd’hui. Ces parures se font écho grâce à une relative permanence des couleurs, le blanc, le bleu et le noir.

Mots d'aujourd'hui

Ces différents niveaux de représentation accentuent la profondeur et la philosophie du texte et imposent une attention soutenue aux spectateurs. Mais la magie et les couleurs suscitées par l’extrême élégance du jeu des acteurs rendent cet effort et ce voyage particulièrement agréable. Tous mériteraient d’être cités, tant ils paraissent si justes : la vieille nourrice Anfissa (Hélène Schwaller) et le gardin Séraponte, presque sourd (Jean-Pierre Bagot), seuls représentants de la classe populaire, les cinq militaires, le commandant de batterie Verchinine (Laurent Manzoni) et le vieux médecin Tcheboutykine surtout (Gilles David, prodigieux, qui avait joué un autre rôle dans cette même pièce au festival d’Avignon en 1988, mise en scène par Maurice Bénichou), Andreï, le frère finalement méprisé (Sharif Andoura), Natacha devenue son épouse (Maud le Grévellec, déjà remarquée lorsqu’elle jouait Nina dans La Mouette, et qui révèle également ici, ponctuellement, ses talents de pianiste), et puis le professeur de Lycée (Thierry Paret).

Cette mini société un peu particulière gravite autour de la constellation des trois sœurs, unies par des liens indissolubles, et pourtant si différentes : Olga, Bénédicte Cérutti, solitaire et contradictoire, aux longs cheveux auburn et au timbre de voix si profond, Macha, Pauline Lorillard, la brune, s’éloignant de son mari, mélange de douceur et de dureté, et Irina enfin, Cécile Coustillac, la blonde, si jeune, si fragile et si forte, femme encore proche de l’enfance, dont on perçoit l’évolution, comme directement surgie de l’imaginaire de Tchékhov.
La musique et le parcours implacable de l’histoire des trois premiers actes s’accélère dans la confusion, comme notre monde, au quatrième. Des évènements de dernière minute, trop rapides, associent ces militaires qui vont partir et tous ceux qui restent. En choisissant de faire tomber le rideau noir de la scène devant les trois sœurs, jamais montrées si proches, juste avant les dernières notes, Stéphane Braunschweig recentre brutalement les spectateurs un peu perdus. Et les formules impersonnelles et intemporelles de Tchékhov se mettent à vibrer dans le silence, comme s’il s’agissait de mots d’aujourd’hui.

Le charme et la poésie pour adoucir la noirceur d’une réalité indépassable

Les trois sœurs rêvent à ce Moscou d’où elles viennent, surtout Irina, la plus jeune. Mais elles n’y retourneront jamais. Ce moment mythique s’est irrémédiablement effacé de leur réalité. Pourquoi, alors qu’elles sont encore si jeunes ? Le sentiment que le temps des jours heureux est passé et ne peut revenir peut-il s’imposer lorsque l’on a vingt ou trente ans, la grâce et tout l’avenir devant soit ? En faisant jouer de toutes jeunes femmes qui ont l’âge de ces rôles, Stéphane Braunschweig renforce avec une acuité toute singulière l’angoisse effleurée par Tchékhov. Ne pouvoir y retourner, c’est révéler leur incapacité à revivre. Vivre, c’est savoir s’extraire de l’univers dans lequel on s’est psychologiquement enfermé. Se faire violence à en sortir, sans s’illusionner, tout en sachant que le temps, inexorablement, chasse les virtualités du passé, restreint sans cesse le champ des possibles, et nous rapproche de ce rendez-vous que nous avons tous avec la mort.

L’écriture très subtile de Tchékhov, mise en lumière par cette mise en scène à plusieurs registres, nous confronte à la froideur de ces certitudes indépassables. En les mélangeant aux sonorités protéiformes de sa poésie des mots et au charme des couleurs dessinées par chacune des jeunes actrices de Braunschweig, le metteur en scène nous plonge dans une alchimie insaisissable. Comme s’il ne restait que la réalité virtuelle de l’art pour nous aider à transfigurer et adoucir la vie.

Bernard EVEN (Strasbourg)

Après La Cerisaie en 1992, puis La Mouette en 2001, Stéphane Braunschweig vient de mettre en scène Les Trois sœurs, de Tchékhov, actuellement à l’affiche du Théâtre National de Strasbourg (TNS), avant une tournée au TNP à Villeurbanne, puis Thionville et le Théâtre de la Colline à Paris.

Les Trois Soeurs, d'Anton Tchekhov,
Traduit du russe par André Markowicz et Françoise Morvan
Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig
Costumes : Thibault Vancraenenbroeck
Lumières : Marion Hewlett
Collaboration artistique : Anne-Françoise Benhamou
Son : Xavier Jacquot
Avec : Sharif Andoura, Jean-Pierre Bagot, Bénédicte Cerutti, Cécile Coustillac, Gilles David, Maud Le Grévellec, Pauline Lorillard, Laurent Manzoni, Antoine Mathieu, Thierry Paret, Hélène Schwaller, Grégoire Tachnakian, Manuel Vallade

Au Théâtre national de Strasbourg, jusqu'au 12 avril 2007 (TNS - 1, avenue de la Marseillaise - Tél. : 03-88-24-88-24), puis au TNP de Villeurbanne du 19 au 27 avril, à Thionville les 10 et 11 mai, et au Théâtre national de la Colline à Paris, du 22 mai au 23 juin 2007.

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