RUEDUTHEATRE

CHANT DES JUNGLES URBAINES

Dans une mise en scène qui assume le parti pris d’une jeunesse sacrifiée, démunie, isolée, perdue, s’élève un jeu d’acteur vibrant, à fleur de peau.

Projetée sur une bâche en plastique tendue entre la scène et le public, la photo d’un enfant. Son rire, les notes de piano et la chanson Des mots de Raphaël (soit), l’image tendre et riante des vertes années en somme. Derrière ce voile fragile, l’ombre de mains graciles qui ne saisissent rien que le vide et finissent pas arracher avec violence le film terni du souvenir flottant devant le spectateur. Devant nous désormais, engagé dans un face à face sans compromis, se dresse un jeune homme, trempé, transi de froid, qui en appelle à cette pluie qui paraît ruisseler entre ses doigts. La pluie qui ne cesse de tomber et dont le motif obsédant peut tout aussi bien dessiner les barreaux mouvants d’une prison qu’être cet agent purificateur qui vient laver la ville de ses souillures.

Photo © Bérénice Fantini

Sur la scène nue, presque délabrée, du théâtre du Vieux Balancier se jouent les mouvements d’âme d’une solitude en déroute, avide de combler son vide avec un compagnon qui serait peut-être cet « ange dans ce bordel », un « camarade » capable d’« entendre » son cri de révolte. Cet autre à qui il s’adresse, et dont on n’est même pas sûrs qu’il existe, pourrait être chacun d’entre nous car nous sommes directement pris à parti, son regard se braque, se plante et fouille le nôtre. Il rappelle la figure trop familière de ces déshérités qui nous arrêtent et nous haranguent avec une frénésie enflammée, une étincelle brumeuse et hagarde dans le regard ; ceux qui se mettent à tenir un discours où la fougue le dispute à la détresse, où la folie accouche d’une clairvoyance qui fait frémir.

Le jeu d’Arthur Marraud des Grottes, tout en tension, oscille subtilement entre ces extrêmes contrastés, la douceur angélique vire à l’hystérie pathétique ; enflammé, passionné, il éclate, détone, vocifère, bouillonne, gémit, se lamente. Sa beauté candide s’illumine aussi bien d’une tendresse fébrile pour l’autre qu’elle se tord, sous l’effet de la rage et du dégoût que lui inspire une société avilie, corrompue, dirigéant et asservissant nos vies. Héros d’une liberté farouche autant que victime de l’aliénation sociale, il incarne l’anonyme qui fuit les routes balisées sans pouvoir les quitter. Etranger perpétuel, il tente, chaque soir d’errance, de réinventer un chemin sans issue dans le désert de ses aspirations. Etouffée par les relents frelatés, affamée de fulgurances, s’élève la voix de l’impuissance rageuse assoiffée de vérité. « La pluie, la pluie, la pluie… ».

Bérénice FANTINI

www.ruedutheatre.info

La Nuit juste avant les forêts

De Bernard-Marie Koltès Cie Pourquoi ?

Mise en scène : Bruno Dairou Interprétation : Arthur Marraud des Grottes Costumes : Anne Bodin Création lumières : Thomas Merland Assistant : Antoine Robinet

Festival Off Avignon – Le Vieux Balancier – 2 Rue d’Amphoux. Réservation : 04 90 82 41 91 Du 6 au 30 juillet à 18h30 - Durée : 1h05

Dim 23 jui 2006 Aucun commentaire