RUEDUTHEATRE

« AU COMMENCEMENT ETAIT… LE FRIC »

Deux mots percutants pour un titre à l’image de la société de consommation que nous dépeint ici Mark Ravenhill, sa violence, son inhumanité, sa perversité. Révélé au grand public par cette pièce écrite en 1996, l’auteur anglais ne mâche pas ses mots pour dénoncer un monde capitaliste qu’il semble profondément abhorrer.

Pour ce faire, Ravenhill nous offre un quintette hors du commun. Mark, homosexuel et ex-toxicomane vit ses relations sexuelles comme de simples transactions où l’argent s’échange contre un moment de plaisir. Une course au fantasme qui l’amène à rencontrer Gary, jeune éphèbe torturé par les sodomies répétées de son beau-père, qui payera sans compter pour orchestrer sa propre mort. Robbie et Lulu, quant à eux, vivotent entre deux barquettes de surgelés ; pour s’en sortir, ils deviennent dealers en boîte de nuit ou voix sensuelles du téléphone rose. Mais quand le premier se shoote au lieu de vendre la marchandise et que la deuxième profite de l’agression d’une caissière pour voler une tablette de chocolat, rien ne va plus. Enfin, au sommet de cette hiérarchie de figures pathologiques siège Brian, l’employeur perfide et vicieux qui tyrannise aussi vite qu’il fond en larmes. Gourou modèle de la secte capitaliste, il revisite la parole biblique et prêche avec conviction : « Au commencement était… le fric ».
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Cinq personnages désespérés, aux relations ambiguës et malsaines, cinq destins qui s’entrecroisent, dessinent le fonctionnement d’une société gouvernée par l’argent et le pouvoir, où les émotions sont dépourvues d’humanité, où toute relation aux êtres et aux choses acquiert une valeur marchande. Qu’ils profitent, s’y résolvent ou cherchent à y échapper, tous deviennent irrémédiablement les victimes du système.

Univers déjanté

Les mots sont crus, les idées parfois choquantes et le fond terriblement noir ; une critique limpide et sans poésie de notre monde contemporain qui annihile l’homme, l’entraîne vers la solitude et la folie. Nous recevons pourtant ce triste constat sans amertume ni agressivité grâce à la réalisation scénique de Simon Delétang. Chariot et caisse enregistreuse habilement manipulés suffisent à signifier divers lieux et situations. Car ce n‘est pas tant l’objet – symbole de la consommation – que la personne comme marchandise qui est ici mise en avant. Têtes recouvertes de sacs de courses, les comédiens ne s’en découvrent que pour intervenir dans le jeu avant de retourner à leur état de produit consommable et figé.

Pas de caricature, mais un esprit de dérision qui permet à Simon Delétang de nous faire accepter la violence du texte, de nous donner à voir sans fausse pudeur le masochisme des rapports et la perversion des personnages. Rappelant l’esprit brechtien, il place ses protagonistes dans différents tableaux mais toujours en retrait de leur propre rôle grâce à une voix off en décalage avec leurs actions réelles. Usant à bon escient d’une mise à distance des spectateurs et des comédiens eux-mêmes face aux situations qui leur sont proposées, il fait ainsi naître le risible sans nuire au sens de l’œuvre. Entre mime grotesque et art de la suggestion, le metteur en scène parvient donc à créer un univers déjanté où la musique vient soutenir les attitudes spasmodiques, les cris de révolte et les névroses délirantes des personnages. Audacieux et impertinent, ce spectacle agit comme un coup de fouet dynamisant.

Anne CARRON (Lyon)

Shopping and Fucking, de Mark Ravenhill
Mise en scène de Simon Delétang
Avec Mathieu Besnier, François Godart, Valérie Marinese, Thomas Poulard, François Rabette

Du 6 au 29 mars au Théâtre Les Ateliers, 5 rue Petit David 69002 Lyon
Tél : 04 78 37 46 30  Photo © DR
Sam 24 mar 2007 Aucun commentaire